PALUEL-MARMONT

  

LE

GÉNÉRAL

GOURAUD

  

 

   

PARIS

LIBRAIRIE PLON

LES PETITS-FILS DE PLON ET NOURRIT

IMPRIMEURS-ÉDITEURS - 8, RUE GARANCIÈRE, 6e

 

  

 

DU MÊME AUTEUR

 

ROMANS :

Fille du Sud (RENAISSANCE DU LIVRE).

Le Visage perdu (RENAISSANCE DU LIVRE).

C'est toi que j'aime (N. S. E.).

Chantier (N. S. E.).

Malika, fille de chef (N. S. E.).

 

ESSAI :

A un jeune officier (ÉDIT. LATINE).

 

HISTOIRE :

Saint-Cyr (N. S. E.).

La Mission Roulet (FOURNIER).

Pages choisies de nos grands chefs (en collaboration avec A. FAGE.) (BERGER-LEVRAULT).

Lyautey (N. S. E.).

Pétain (DENOËL et STEEL).

7 000 kilomètres à pied à travers les sables (FOURNIER).

 

VOYAGES :

Cargo (N. S. E.).

Tanger l'unique (N. S. E.).

 

ÉPOPÉES :

En casoar et gants blancs (N. S. E.). (Couronné par l'Académie française).

Mille ans de gloire (N. S. E.).

Croix sur le sable (N. S. E.). (Couronné par l'Académie française).

Au péril de la mer (N. S. E.).

Héros (N. S. E.).

 

THÉATRE :

Sud. 3 actes (LIBRAIRIE THÉÂTRALE).

Touché au coeur. 1 acte (LIBRAIRIE THÉÂTRALE).

Escale en Chine. 3 actes (LIBRAIRIE THÉÂTRALE).

  

 

Ce volume a été déposé à la Bibliothèque Nationale en 1937.

 

  

 

 

OUVRAGES CONSULTES

 

Regards sur la France d'Afrique, général MANGIN (Plon).

Mauritanie, général DUBOC (Fournier),

Le Ministère Clemenceau, général MORDACQ (Plon).

Un pékin sur le front, SEM (Pierre Lafitte).

Les bâtisseurs de monde, JEAN RENAUD (Fournier).

Lyautey, PALUEL-MARMONT. (N. S. E.)

Mille ans de gloire, PALUEL-MARMONT (N. S. E.)

 

  

 

TABLE DES MATIÈRES

 

ILS NE FURENT GUÈRE PLUS D'UNE CENTAINE

IL ÉTAIT UNE FOIS

LA VOCATION QUI NAÎT ET SE RÉALISE

AU SOUDAN, CONTRE SAMORY

LA COLONNE DE L'ADRAR

AU MAROC, AVEC LYAUTEY

DE L'ARGONNE EN CHAMPAGNE, EN PASSANT PAR LES DARDANELLES ET L'ISONZO

LA MANOEUVRE DE LA VICTOIRE

EN SYRIE

L'APOTHÉOSE

 

  

À l'appui des hautes barrières morales que constituent les traités et les accords internationaux, le patriotisme et l'obéissance aux devoirs qu'il impose restent, pour un peuple pacifique, la garantie indispensable de la paix dans la sécurité et l'honneur.

 

GOURAUD.

 

  

 

LE GÉNÉRAL GOURAUD

 

  

ILS NE FURENT GUÈRE PLUS
D'UNE CENTAINE

 

Ils ne furent guère plus d'une centaine, ces Français sublimes qui, vers la fin du siècle dernier et dans le début de l'actuel, s'en furent promener au delà des mers, pour le plus grand renom de notre pays, leur besoin d'héroïsme et d'action.

Perdus dans leur brousse, pouilleux et misérables, chamarrés seulement de leur rêve, n'ayant pour fortune qu'un carré de chiffon tricolore qu'il s'agissait d'aller porter plus loin, ils construisirent, pierre à pierre, étape par étape, à la France éternelle, son magnifique Empire colonial.

Un nom est entre eux tous familier : celui de Gouraud.

La lèvre, à le prononcer, n'éprouve pas moins d'aisance que l'oreille à le retenir ! Lorsque retentit sur le monde le coup de tocsin de 1914 et qu'on vit ce spectacle inouï : un embarquement sur tous les quais des ports, des caravanes de navires sur toutes les mers, des colonnes interminables sur tous les chemins, et qu'au contour des visages, au dessin des yeux, à la couleur des peaux, on put reconnaître des Océaniens, des Créoles, des Malgaches, des Annamites, des Algériens, des Marocains, des noirs d'Afrique, le nom de Gouraud était déjà, dans la bouche de tous ces hommes, comme un cri de ralliement.

Pareillement, la pierre s'est montrée docile sous le ciseau qui la marquait à ces deux syllabes, et il est en Mauritanie, au-delà de l'Adrar, non loin de la sebka d' Idjil, au coeur d'un espace infini de dunes et de rocs, un fortin aux murs crénelés qui surveille cette région du désert et porte, à son fronton, depuis vingt-huit ans, le nom de Fort-Gouraud,

Quant au Livre d'Or de l'Histoire, qui réserve une place spéciale à ceux qui ont contribué à sauver leur Patrie, il conserve à jamais entre ses feuillets immortels le nom du glorieux soldat qui, tout au long d'une carrière étonnante, s'empara de Samory, dégagea Fez encerclée, perdit un bras aux Dardanelles, vainquit Ludendorff en Champagne, libéra Sedan, pacifia la Syrie, et mérita de recevoir à cent reprises, en hommage spontané et suprême, l'acclamation des foules.

 

*

 

Aussi bien, nous plaît-il de raconter ici ce que fut la vie de Gouraud.

Et c'est bien « raconter », en effet, qu'il nous faut écrire, tant elle est, cette vie, par le nombre des aventures et la qualité des exploits, pareille à un conte.

Or, les contes, chacun sait comment ils commencent.

 

 

 

 

IL ÉTAIT UNE FOIS...

 

Il était une fois un général dont on ne pouvait plus oublier le visage lorsqu'on l'avait un jour rencontré ou même seulement aperçu.

Une barbe rude, qu'il commença de porter très jeune et qui semblait avoir été grillée par le soleil d'Afrique ; une moustache poussée sans contrainte ; un nez à peine aquilin ; le front droit, la chevelure courte, et deux yeux extraordinairement clairs, d'un bleu très pâle, comme en ont parfois les marins...

Oui, des yeux de marin, mais dont les horizons qu'ils fouillèrent bornent l’océan immobile des sables, la houle figée des dunes, et qui en avaient rapporté l'habitude de se poser très loin même lorsqu'ils regardaient tout près, ainsi que l'étrange faculté de fixer longtemps, sans un seul clignement de paupières.

A regarder attentivement un portrait de Gouraud, ce qui frappe avant tout, ce qui surprend, ce qui subjugue, ce sont en effet ses yeux !... « Il y a dans son regard un sortilège, » notera un jour, en marge d'un croquis, le dessinateur Sem, dont la géniale observation n'était pas seulement au service de son crayon mais encore de sa plume.

Ce sortilège, il venait, croyons-nous, de l'extraordinaire rectitude du regard, qui n'avait pas besoin de fouiller pour atteindre, de terrasser pour soumettre. Que simplement il se posât, et l'être touché était conquis.

Il est curieux d'observer que parmi tous les portraits de Gouraud, tête nue ou coiffé du képi - qu'il portait légèrement rabattu sur le front, à la mode de naguère, et un peu incliné sur l'oreille gauche - le plus ressemblant est celui où le crayon de l'artiste l'a représenté casqué du heaume des chevaliers.

C'est que Gouraud apparaît bien « comme un de ces nobles chevaliers qui surgirent aux grandes époques de foi de notre histoire... Son visage aux grands traits simples, stylisés, d'une noblesse gothique, d'une fixité pour ainsi dire tombale, semble taillé dans le granit dont il a la chaude teinte bistrée. Gouraud évoque ces pures figures de preux qui sont couchés, les yeux grands ouverts, sur le pavé des cathédrales, serrant sur leur poitrine pour l'éternité le glaive à la poignée en croix ».

Il est des personnages dont le seul visage assure la ressemblance exacte. Avec Gouraud il en va autrement. Son portrait exige d'être traité en pied. Car il y a chez lui, en outre, le buste, svelte, mais qu'une longue souffrance a raidi un peu et marqué d'une cambrure excessive ; il y a la jambe brisée, alourdie par l'ankylose, douloureuse à chaque heurt et qu'une volonté têtue entraîne cependant au pas de l'autre, dans une claudication sublime d'automate ; il y a la manche droite vide qui flotte au vent, déployée comme un étendard mutilé ; et il y a le bras qui reste, promu à l'honneur d'accomplir tous les gestes de l'autre et qui n'a pu de dégager tout à fait, pour nombre d'entre eux, d'une émouvante incertitude, d'une sorte de malhabileté glorieuse et superbe.

Vous souvient-il d'avoir vu seulement une fois saluer Gouraud ? d'avoir vu sa main saluer ? Dans son élan, presque brandie au-dessus de sa tête, elle dépassait la visière du képi. Elle avait comme une signification fatidique, perceptible par toute une armée, et il irradiait d'elle du mystique, du mystérieux.

Il n’est pas rare que dans le dessin du visage, dans la courbe des gestes d'un individu, s'inscrive la marque de ses vertus. La règle trouve ici une justification éclatante. Voyez comme parle de lui Lyautey qui, mieux que tout autre, l'a connu, compris, pesé et éprouvé :

« Il n'y a qu'à le voir pour avoir confiance. Il est tout attraction, tout fluide. Il n'y a qu'à voir le prestige qui l'a entouré partout où il a commandé pour savoir quel rayonnement il exerce. Je mets ses qualités au-dessus de toutes les autres et je suis convaincu que quand on commande, comme lui, avec la foi, avec l'accueil, la main ouverte, tout va bien... »

 

 

 

LA VOCATION QUI NAIT ET SE RÉALISE

 

Gouraud est né à Paris, rue de Grenelle, le 17 novembre 1867.

Il est singulièrement émouvant de constater que sa vie, exacte et uniformément harmonieuse telle une courbe géométrique, a pris son origine, précisément, à quelques pas de ce square des Invalides où il venait, jeune enfant, jouer chaque jour, pour aboutir, à la fin de son périple, à cet hôtel chargé de gloire, d'où le Gouverneur militaire de Paris, en se penchant à sa fenêtre, pouvait revoir les lieux de ses premiers ébats.

On peut se demander si le succès qui vint couronner chacune des batailles qu'il livra n'était pas une prestigieuse et patiente revanche prise sur l'inquiétude assombrie de sa jeunesse que la défaite avait si profondément marquée.

A l'âge où l'enfant commence d'écouter battre le monde extérieur, Gouraud ne vit guère autour de lui qu'humiliation et têtes basses. La France vaincue pansait ses plaies. Elle était comme un blessé qui se tâte. Sans doute, la facilité avec laquelle elle avait payé en quelques mois les cinq milliards d'indemnité exigés par l'adversaire l'avait rassurée sur sa situation matérielle, mais son moral était atteint. Elle n'avait plus foi en ses destinées. Elle avait perdu confiance. Pour un peu, elle se serait laissée couler à pic, comme un naufragé s'abandonne.

Et cependant, après une brève période de silence et d'effacement employée à mettre de l'ordre dans sa politique et à réorganiser son travail, elle allait, se redressant soudain, de nouveau étonner le monde.

C'est dans ce temps où s'élaborait ce visage nouveau de la France, où chacun se sentait comme aspiré par un grand courant d'action, que Gouraud, se souvenant à propos d'un grand-oncle qui avait jadis porté l'uniforme avec honneur et s'en était allé mourir, vers le milieu du siècle, à Constantine, s'éveilla à la vocation militaire.

 

*

 

Son père, médecin des hôpitaux, était aussi médecin du collège Stanislas. Il choisit naturellement d'y faire élever son fils.

Évoquant un jour ses souvenirs de collège, Gouraud nous confia :

- Je fus assez bon élève, mais assez chahuteur !

« Assez » était une manière d'euphémisme. L'élève étouffait dans sa cage et en secouait avec violence les barreaux. A plusieurs reprises, la porte s'entr'ouvrit pour lui livrer passage, non sous l'effet de ses propres sursauts, mais par le geste calme et silencieux du directeur rendant la liberté. La sanction, un jour, parut irrévocable. Gouraud, cependant, obtint une dernière fois de se racheter. Il tint parole. Toute son ardeur contenue, il la mit au service d'un rêve d'aventure et de gloire ; il s'acharna à l'étude de nos colonies et de notre histoire ; il mérita d'être présenté au concours général, eut à traiter ces deux sujets : « Les Français aux Indes » et « La rive gauche du Rhin », pour lesquels il était le mieux préparé, et remporta le premier prix…

Trente ans plus tard, d'heureuses circonstances, ayant pris l'amitié pour complice, placèrent sous ses yeux ses deux copies de ce concours. L'homme n'y retrouva pas l'élève, mais il y reconnut l'homme. Les questions étaient considérées du plan le plus haut. Des cartes, des croquis, des plans éclairaient le texte. C'était l'oeuvre d'un candidat qui faisait mieux que connaître admirablement son sujet, qui était porté par lui, qui le portait en lui, avec des prolongements en puissance.

La carrière de Gouraud, dès ce moment, était choisie : il serait officier.

 

*

 

En ce temps-là, un homme régnait en conquérant et en maître tout au long de la haute vallée du Niger : l'almamy Samory, que ses conquêtes successives à la tête de bandes farouches, à qui il promettait pillages fructueux et distributions de captifs, avaient porté au contact de nos colonnes occupées à opérer leur jonction du Niger vers le Sénégal.

Maître d'une partie du Soudan, Samory constituait un danger sérieux pour les pays placés sous notre autorité. Il ne pouvait maintenir sa domination que par la terreur et la force, et il était facile de prévoir que si nous le laissions exercer ses ravages dans les contrées qui avaient, accepté notre protection c'en était fait de notre prestige. Il devenait donc nécessaire de lui disputer l'empire du Soudan et notamment de l'empêcher de franchir le Niger, afin de préserver de sa menace les postes où nos soldats venaient de s'établir.

Gouraud, à ce moment, a dix-sept ans. A la nouvelle des colonnes entreprises, des combats livrés, dont il recueille avec passion les récits dans les publications militaires, sur les lèvres d'officiers dont il s'efforce de devenir l'ami afin d'être admis à l'honneur de recevoir leurs confidences, se vocation se précise.

La carte de cette région de l'Afrique, où nos clairons saluent le matin et le soir nos couleurs, où nos troupes rivalisent d'héroïsme et d'entrain, ne quitte pas son chevet.

Il piaffe d'impatience, l'esprit tout à la fois à ses leçons et à ses rêves.

Il attend l'heure, son heure ; et n'a plus qu'une volonté : entrer à Saint-Cyr.

Au Soudan cependant, Samory, rendu prudent par des échecs successifs, demandait à faire la paix. Le capitaine indigène Mahmadou-Racine, envoyé auprès de lui, revint porteur d'un traité signé. Le 16 avril 1886, les clauses en furent définitivement arrêtées : l'Almamy nous cédait les territoires de la rive gauche du Niger et reconnaissait le protectorat français sur le reste de ses États.

La paix semblait faite. Karamoko, jeune fils de Samory, fut autorisé par son père à venir à Paris et obtint tout au long de son voyage en France et de son séjour dans la capitale, un immense succès de curiosité et l'accueil le plus chaleureux.

Est-ce à dire que Gouraud partage l'enthousiasme générale ? Non. Il est déçu. La victoire, pour lui, est trop tôt venue. Car, sous l'uniforme du collégien, la même ambition bouillonne, le même coeur bat librement et les strictes rigueurs de la préparation des examens n'empêchent pas l'évasion des pensées vers des paysages de brousse allongés à l'infini sous des ciels criblés de soleil.

Toute une longue année se passe encore. Puis un été, puis un automne. Nous sommes en 1888. Gouraud, enfin, entre une double haie d' « anciens » et de « gradailles » chantant la Galette, franchit le seuil de l'École spéciale militaire.

 

*

 

Il soufflait alors sur la cour Wagram une brise chargée d'épopée qui arrivait d'au delà des mers.

Violant les traités, les guerriers de l'Almamy ont repris leurs incursions audacieuses sur les rives du Niger. La gloire et l'aventure exaltent de nouveau les coeurs des jeunes Saint-Cyriens. D'Afrique, d'Asie, de vibrants échos leur parviennent. Une mission française a porté nos couleurs jusque sous les murs de Tombouctou ; Binger poursuit avec succès son exploration de la boucle du Niger ; le colonel Archinard repousse les armées d'Ahmadou et celles de Samory ; Kong, en Côte d'Ivoire, est placé sous le protectorat de la France ; le gouvernement général de l'Indochine est créé...

Et lorsque le jour se lève du Triomphe et du Baptême de la promotion, celle-ci choisit, dans l'enthousiasme général, de célébrer la fête avec un éclat encore jamais égalé et de s'appeler en effet la « Promotion du Grand Triomphe ».

Cependant, sous les latitudes les plus diverses, la magnifique épopée coloniale continue. Au cours de cette année 1889, les colons des Nouvelles-Hébrides réclament leur annexion à la France ; nous intervenons au Dahomey ; nos soldats occupent Kotonou et Porto-Novo. Pour la première fois des paquebots appareillent du Havre et de Marseille, pour des services réguliers, vers l'Afrique occidentale ; Gabriel Bonvalot et le prince Henri d'Orléans explorent l'Asie et la traversent par le Thibet...

Il ne se passe guère de semaine que n'arrive à Saint-Cyr la nouvelle de quelque exploit, de quelque glorieux sacrifice.

A chacune d'elles Gouraud éprouve avec jouissance l'accélération de son pouls. Tour à tour, il apprend la prise de Segou au Soudan, le massacre de la mission Crampel à El Kouti, en Afrique Centrale. Penché sur la carte incertaine, il suit d'étape en étape la remontée épique de la Bénoué par le lieutenant de vaisseau Mizon, la marche du capitaine Monteil vers le Tchad, de l'administrateur colonial Fourneau vers le Congo...

Enfin voici que s'achève son temps d'École, que se terminent ces deux années de certitude, de temps réglé, d'amitié franche, d'existence tracée. Demain va commencer sa « carrière », avec tout ce qu'elle porte en elle, dans ce moment, de hasard, d'incertain, d'inconnu. Sous quel ciel accablé d'étoiles va-t-il aller planter sa tente ? Sur quel horizon silhouetté de façades ou de casbahs va-t-il mettre le cap de sa vie ?

Le sort en est jeté, quelque peu différent du rêve entretenu. Gouraud, ayant cousu sur ses manches son premier galon d'or, est affecté au 21e bataillon de chasseurs à pied, à Montbéliard.

 

*

 

Un chef l'y accueille qui, dans toute l'acception du terme et la plus haute, est en effet un chef. C'est le commandant Billet. Tout de suite, celui-ci apprécie, juge, évalue exactement le jeune officier qui vient de lui être envoyé. Ensemble ils font de longues promenades à cheval, prétextes à familières causeries à la faveur desquelles les coeurs s'ouvrent librement. Gouraud confie à son chef qu'il a un ami au Soudan, un ami qui lui envoie des lettres toutes remplies du récit de la vie ardente qu'on mène là-bas... Il brûle de courir le rejoindre. Pour détournée qu'apparaisse dès son début la route empruntée, il ne doute pas que ses rêves d'enfant finalement se réalisent. A mesure que le temps s'écoule, il découvre, avec une netteté dé visionnaire, la trajectoire de son destin. Bientôt il sait qu'il s'en ira un jour servir lui aussi au Soudan.

Et ce jour arrive, en effet. A quelques étapes de Tombouctou, la colonne Bonnier, surprise par les Touareg, vient, d'être massacrée. Des officiers vont partir pour remplacer ceux qui sont tombés dans les hautes herbes de la brousse. Gouraud, dès la nouvelle connue, s'est mis sur les rangs. La chance, cette fois, s'arrête sur son nom. Il est désigné.

Le jour de son départ, ses camarades de bataillon, ses chefs, le commandant Billet viennent l'accompagner à la gare. Sur le quai les poignées de mains s'échangent, les regards se croisent, s'accrochent, se fixent.

- Mon commandant, dit Gouraud, lorsque je reviendrai, j'espère que vous voudrez bien accueillir à nouveau votre ancien officier dans l'unité que vous commanderez alors...

Le commandant Billet a-t-il bien entendu ? Il plonge son regard dans celui de Gouraud et longuement l'y attarde. Il se souvient de leurs promenades, de leurs conversations, des confidences reçues, des ambitions devinées. Et prenant fraternellement Gouraud par l'épaule, il lui dit :

- Vous, vous ne reviendrez jamais !

 

La prophétie n'était pas tout à fait exacte... Mais l'Afrique devait garder Gouraud vingt ans.

 

 

 

AU SOUDAN, CONTRE SAMORY

 

C'est à Bougouni que le lieutenant Gouraud est d'abord envoyé, un poste à quelque 200 kilomètres dans le sud-ouest de Bamako, à cheval sur la Baoulé, sous-affluent du Niger.

Tout le territoire alentour, une vraie province, est placé sous son autorité. Mais voilà qui précisément ne le satisfait guère et il rage, pour ce premier contact avec la colonie, de se trouver confiné dans l'exercice de fonctions presque exclusivement administratives, dans le même moment où la brousse, non loin de lui, est sillonnée de colonnes en marche à la recherche de Samory et tandis que n'est pas vengée encore la mort du colonel Bonnier et de ses compagnons tombés sous les coups des Touareg, à Tacoubao, à deux jours de marche de Tombouctou.

Son impatience mal contenue éveille-t-elle ça et là des échos ? Ou son désir fermente-t-il si ardemment que son destin s'en trouve forcé ? Toujours est-il que bientôt c'est vers Tombouctou en effet que Gouraud est dirigé.

Il rejoint sans retard son poste et ne perd plus dès lors une seule occasion de se porter où le danger menace, où le combat s'annonce. Tout de suite il se fait remarquer par son sang-froid, son courage personnel, la promptitude de ses réflexes, la précision des ordres qu'il donne, la sûreté de ses dispositions, l'ascendant qu'il prend sur sa troupe, désormais vouée à la vie et à la mort à ce jeune chef de vingt-huit ans.

Le 4 août 1895, à la suite d'un combat livré contre des Touareg à Kabara, port de Tombouctou, le lieutenant Gouraud est blessé d'un coup de lance, et mérite sa première citation à l'ordre du jour.

Voici déjà trente-deux mois, cependant, qu'il guerroye au Soudan, dans une région balayée par le « harmattan », ce vent desséchant du désert qui succède aux pluies de l'hivernage, augmente le rayonnement nocturne, provoque des variations journalières de température de 40 degrés, qui ébranlent les corps les plus résistants.

En dépit de sa constitution robuste et de, sa jeunesse, Gouraud est épuisé par ces trente-deux mois de marches, de privations, de luttes sans trêves, de nuits sans sommeil, de fatigues sans repos. Il rentre en France ; mais le juste temps de permettre à sa santé ébranlée de se rétablir, et dès qu'il sent son corps capable de fournir le nouvel effort que sa volonté réclame il sollicite la faveur de regagner le Soudan.

C'est que Samory n'a toujours pas désarmé et demeure insaisissable.

L'Almamy, toutefois, a laissé entendre qu'il était las de la lutte et engagerait volontiers des conversations en vue d'une paix définitive. Un détachement est envoyé vers lui pour mettre à l'épreuve sa bonne foi et entamer au besoin des négociations, un petit détachement de pas même cent tirailleurs, commandés par un capitaine, Braulot, qu'accompagne un lieutenant, Bunas.

Samory campe aux confins de la frontière de la Côte d'Ivoire et de la Côte de l'Or.

Les nôtres avancent vers lui lorsqu'ils rencontrent une importante troupe de guerriers que conduit le chef Sarankéni, un des fils de l'Almamy. Mais, contre toute attente, aucune attaque ne se produit. Sarankéni fait dire tout au contraire au capitaine Braulot qu'il est l'ami des Français, que son père désire la paix, et il se propose pour conduire au camp la colonne des nôtres.

La proposition acceptée, tirailleurs et guerriers indigènes font à présent route ensemble. Lorsque le camp est en vue, Sarankéni invite le chef français à prendre, dès le lendemain, la tête de la grande colonne afin de faire une entrée solennelle. Et, dès l'aube du lendemain, en effet, trois cavaliers s'avancent vers le camp : le capitaine Braulot, Sarankéni et un clairon. Un domestique, à pied, marche auprès d'eux. Un peu en arrière vient le détachement de nos tirailleurs sous le commandement du lieutenant Bunas, suivi de l'innombrable troupe des guerriers indigènes qui s'empressent auprès des porteurs, s'emploient à faire serrer la colonne, se répandant peu à peu sur ses flancs...

Soudain un coup de feu éclate, puis un deuxième, puis d'autres. En un instant, notre détachement est entouré et assailli. Les officiers sont massacrés. Plus de la moitié des tirailleurs tombent. Quelques-uns, qui parviennent par miracle à sortir sains et saufs de la mêlée, rejoignent le poste français le plus proche, après une marche de six jours sans manger, et y apportent la nouvelle du guet-apens.

Pendant ce temps, Sarankéni a fait trancher les têtes des deux officiers et du sergent, et les a expédiées à son père, tandis qu'il faisait amputer les cadavres d'un pied et d'une main qu'il conservait pour lui.

La preuve tragique était faite qu'aucun crédit ne pouvait être accordé aux déclarations de Samory ou de ses émissaires et que, pour en finir avec lui, il était nécessaire de le vaincre.

 

*

 

Aussi bien la décision fut-elle prise d'entreprendre immédiatement contre l'Almamy des opérations vigoureuses, qui seraient conduites sans relâche jusqu'au succès total.

Deux colonnes furent constituées, respectivement placées sous les ordres des chefs de bataillon Caudrelier et de Lartigue.

C'est d'abord avec la colonne Caudrelier que Gouraud opère. Capitaine depuis le 10 septembre, il explore toute la région comprise entre le Niger et le bassin de la Volta, parcourt en tous sens le Gourounsi, entre la Volta Noire et la Volta Blanche, remonte vers le Nord, fouille le Mossi, tombe sur de forts contingents de guerriers samoryens, livre combat à Bangasso le 15 janvier 1898, reçoit presque coup sur coup deux blessures, mais impose la déroute à l'ennemi.

Cinq semaines plus tard, le commandant Caudrelier apprend qu'un petit détachement français et les lieutenants Demars et Méchet qui l'encadrent sont assiégés dans Kong par 2 000 sofas. Le commandant Caudrelier tout aussitôt se met en route.

Gouraud est de l'expédition, naturellement, et presse la marche, préoccupé d'arriver au plus tôt auprès de ses camarades en difficulté.

Le 25 février, au passage d'un marigot, une troupe de guerriers le surprend. Un combat s'engage. Gouraud rallie les siens, assujettit son casque et s'élance. Les autres, déconcertés par la soudaineté et la vigueur de la riposte, fléchissent, abandonnent la lutte, courent en hâte vers leur camp et s'enfuient en désordre... Le soir même, nos tirailleurs bivouaquaient sur l'emplacement même du camp évacué.

Mais l'adversaire, à qui les moindres taillis de la région sont familiers, se reforme à la faveur de la brousse et de la nuit. Dès l'aube du lendemain, il attaque de nouveau notre détachement. Gouraud, une fois de plus, réussit à se dégager et à disperser l'ennemi, ne modifiant qu'à peine sa route vers Kong.

Le 27, la, ville est en vue. Et sur les hauteurs qui la dominent, deux à trois mille sofas sont établis qui attendent le moment de fondre sur nos tirailleurs harassés. C'est compter cependant sans l'énergie et la décision du chef qui les commande. Gouraud, en effet, prend leur tête et les enlève à l'assaut des collines. Pendant toute une matinée le combat fait rage, à coups de crosse de fusil et de poignard. L'ennemi, insaisissable, est à la fois partout et nulle part. La lutte semble indécise. Puis, soudain, vers le début de l'après-midi, le terrain se vide. Sans même prendre le temps de ramasser leurs morts, les sofas se dispersent, se volatilisent. Et les nôtres, victorieux, entrent dans Kong, où ils opèrent enfin leur jonction avec les assiégés.

Ce brillant fait d'armes vaut au capitaine Gouraud un titre insigne : il est nommé résident du Gourounsi.

 

*

 

A ce titre cependant sont attachées des fonctions qui exigent de leur titulaire plus d'heures passées sous la tente que sur les pistes. Or, on le sait déjà, l'immobilité n'est pas le fait de Gouraud. De nouveau son impatience éclate. De nouveau elle l'emporte. Quatre mois ne se sont pas écoulés que déjà il obtient d'être envoyé dans le Sud pour prendre part aux opérations de la seconde co­lonne, sous les ordres du commandant de Lar­tigue.

Samory était sur les bords de la Sassandra, avec tout son monde. Le commandant de Lartigue, apprenant que l'Almamy avait passé le fleuve, se porta avec 250 hommes vers le Bafing, un affluent de droite qui coule d'ouest en est en bordure de la forêt vierge. Après trente jours de marches pénibles, les nôtres tombèrent sur une colonne de 4000 soldats armés et engagèrent courageusement le combat. Ce fut pendant douze heures un accrochage terrible, à la vie et à la mort, les fusils se trouvant bientôt remplacés par les flèches, les lances et les poignards... Nos tirailleurs se battirent comme des lions et finalement eurent le dessus, obligeant l'ennemi à battre en retraite, en laissant plus de 300 des siens sur le terrain.

Samory s'établit alors à Tounkaradougou, important village de la rive droite du Bafing.

Mais, le commandant de Lartigue, qui avait concentré ses renforts, ne perdait pas de vue les moindres mouvements des guerriers de Samory. Ceux-ci, qui avaient vécu difficilement aux abords de la grande forêt, se trouvaient contenus à présent dans une région sans ressources et, serrés de près par nos colonnes, se sentaient voués à la défaite.

Samory, justement convaincu qu'il ne pourrait plus échapper que par un miracle à notre étreinte, s’enfuit précipitamment vers l'est et se réfugia avec les siens dans la montagne.

La démoralisation, cependant, commençait à gagner ses troupes. Elles perdaient confiance en la parole de leur chef et en son destin. Une partie voulait se rendre à nos soldats. L'autre voulait continuer à combattre et désapprouvait l'attitude découragée de l'Almamy. Les désertions devenaient nombreuses.

Le commandant de Lartigue décida alors de tenter un grand coup et confia au capitaine Gouraud, assisté du capitaine Gaden, des lieutenants Mangin et Jacquin, du docteur Boyé et des sergents Maire, Bratières et Lafon, le commandement d'un détachement de 210 tirailleurs aguerris.

La mission assignée à Gouraud était de rejoindre à tout prix Samory et ses guerriers, de les attaquer partout où il les rencontrerait, et quelles que soient les circonstances de les battre et de les poursuivre.

Gouraud tout aussitôt prend ses dispositions. Il rassemble ses officiers, passe l'inspection de ses tirailleurs, explique à chacun ce qu'il attend de tous, et le 24 septembre, lui en tête, entre dans la forêt.

La marche est extraordinairement pénible. Les sentiers, où déjà sont passés quelques jours plus tôt les guerriers de Samory, sont encombrés de cadavres en putréfaction. En beaucoup d'endroits, malgré le grand nombre des ruisseaux, il est très difficile de trouver de l'eau potable. Par surcroît nos tirailleurs avancent sous une pluie torrentielle, chaude, qui détrempe le sol sous leurs pas, le transformant ici en marécages qu'ils doivent éviter en effectuant de longs détours, ailleurs rendant glissants et dangereux les affleurements de rochers tranchants comme des lames.

Ce n'est pas tout. Nul d'entre eux n'a jamais parcouru le pays qu'ils traversent. Aucun indigène n'est capable de servir de guide. Les officiers progressent à la boussole, mais au jugé, sans le secours d'aucune carte, d'aucun croquis. C'est une marche vers l'inconnu, que Gouraud dirige cependant avec une foi absolue dans son intuition, dans sa certitude que l'Almamy se trouve là où il va.

Quatre jours ils avancent ainsi, confiants dans leur chef. Le 28 septembre, ils rencontrent des fugitifs, et c'est pour eux une heureuse indication que la route suivie est bonne. Leur fatigue s'en trouve aussitôt oubliée. La petite colonne marche jusqu'à la nuit. Puis elle bivouaque dans les hautes herbes, éclairées ce soir-là par une belle lune à peine voilée par le brouillard.

Mais tandis que ses tirailleurs se reposent, Gouraud veille.

Jamais, en effet, aucune colonne ne s'est approchée à si courte distance du camp de l'Almamy. Jamais celui qui, depuis seize ans, a déjoué toutes les ruses, échappé à toutes les étreintes, glissé entre les mailles de tous les filets tendus pour lui d'un bord à l'autre du Soudan, n'a été menacé d'aussi près. Il. s'agit donc de le prendre avant qu'il ait eu le temps de se reconnaître. Car il s'agit bien, en effet, non plus seulement de le battre, mais de n'emparer de sa personne, afin que son prestige se trouve à jamais ruiné ; et, même, de le prendre vivant, afin qu'aucune légende héroïque ne puisse se former autour du souvenir d'un mort.

Gouraud, ayant longtemps réfléchi, précise donc ses ordres :

Le réveil aura lieu de très bonne heure, de manière à tomber sur l'ennemi avant même le lever du soleil, lorsque les gens sont encore endormis ou engourdis. La section du sergent Bratières marchera en avant-garde, avec mission de traverser en flèche le camp de Samory et de prendre position à la sortie. Le lieutenant Jacquin marchera avec cette section. Le capitaine Gaden et le gros de sa compagnie chercheront à s'emparer de la personne de Samory.

Ce qui vient d'être décidé est fait. Les tirailleurs se rassemblent sans bruit. Gouraud renouvelle ses recommandations d'éviter à tout prix le combat, de ne pas tirer un seul coup de feu et de s'emparer de Samory vivant.

Et le signal du départ est donné.

« Je détache en extrême pointe cinq tirailleurs, racontera plus tard le sergent Bratières, nous partons à vive allure, marchant toujours dans la forêt, avec ses passages difficiles, ses pentes glissantes. Les tirailleurs à la file indienne avancent péniblement sur le terrain détrempé par les pluies persistantes de la saison Et pourtant il faut aller vite.

« Peu à peu, les rayons du soleil levant pénètrent l'ombre de la foret. La marche continue pendant trois heures sans arrêt, sans repos. La tête de la colonne arrive dans une clairière et tombe sur un groupe de femmes lavant leur linge dans un petit ruisseau. Nous crions au passage : « Ne bougez pas : n'ayez pas peur !... »

Un peu plus tard, ils rencontrèrent un petit campement occupé par les femmes de Samory. La même recommandation de silence est faite à toutes ces femmes, qui restent étonnées et sans comprendre.

Or, voici que 500 mètres plus loin, débouchant de la haute brousse, ils découvrent soudain, d'un seul coup d’oeil, le vaste campement de Samory, s'étendant devant eux à perte de vue. Vingt mille personnes sont là, rassemblées à l'abri d'un mouvement de terrain.

Paturons liés, la corde qui les lie prise dans piquet fiché en terre, il y a plus de mille chevaux qui forment un quinconce immense, bai, gris, alezan, pommelé, rehaussé de l'éclat des selles, et dont les crinières entières et les longues queues soufflettent l'étendue.

De la petite éminence où ils se trouvent, les nôtres frôlent de leur regard horizontal ce millier d'échines.

Par places, assis en cercles, inséparables de leurs fusils qu'ils tiennent droit entre leurs genoux hauts, des guerriers devisent. Les femmes vont et viennent. C'est une fantasmagorie de gandourahs blanches et bleues, de tuniques pourpres, jaunes, vertes, où s'enchevêtrent à l'envie les courses folles des enfants nus, innombrables. Ici on fait sa toilette ; là on attise les feux pour la cuisine ; ailleurs on chante, on danse. Des pieds frappent le sol en cadence. Des bras s'agitent au-dessus des têtes, comme des serpents noirs. Et le soleil, à chaque minute, élargit un peu plus sur les cases de feuillages fraîchement construites, son capuchon doré de lumière.

Nos tirailleurs regardent, interdits.

Mais soudain les voici qui sont aperçus et une grande agitation éclate dans le camp.

Puisque l'éveil est donné, le moment n'est pas à l'hésitation. Il n'y a plus une seconde à perdre. Le sergent Bratières exécute à la lettre les ordres de Gouraud. Il se porte à l'extrême pointe de la petite colonne et commande : « En avant ! »

Nos tirailleurs s'engouffrent au pas de charge dans le dédale des cases.

Guerriers, femmes, enfants, captifs, surpris par la soudaineté de cette charge, par son élan, regardent les nôtres passer ! Ils ne réagissent pas. Le sergent Bratières arrive avec cinq hommes devant la case du chef. Elle est vide. Ils interrogent ceux qui se trouvent alentour ; mais leurs questions demeurent sans réponse.

Samory, cette fois encore, va-t-il leur échapper ? Cependant, aux regards qu'échangent apeurés les sofas, nos tirailleurs devinent dans quelle direction l'Almamy s'est enfui. En outre, le caporal Facounda, un ancien guerrier de Samory, qui a déserté pour venir dans nos rangs et dont l'oreille ne perd aucun propos, confirme ce premier renseignement. En route donc, et sans retard, dans cette direction !

« Nous voilà descendant le plateau à vive allure, rapporte encore le sergent Bratières, galopant à travers les cases... Enfin, à cent mètres, nous apercevons un grand diable, habillé d'un large boubou blanc, coiffé d'une chéchia rouge, enserrée d'un turban blanc, et s'enfuyant à toutes jambes... »

C'est Samory !

Il fuit. Des tirailleurs s'élancent à sa poursuite, le rattrapent, le renversent, le maintiennent. Ses guerriers effarés se dispersent, courent d'une tente à l'autre à travers le camp, se heurtent à nos tirailleurs, se rendent.

Samory est maintenant entre les mains du sergent Bratières. Seul, un petit domestique qui l'a suivi dans sa fuite se trouve auprès de lui.

« Un grand tremblement nerveux secoue le roi nègre qui ne réussit à articuler que quelques mots incohérents. Il demande à mourir en grand chef et non fusillé comme un chien. On lui fait comprendre qu'on ne veut pas le tuer, mais qu'il doit rester sans mot dire. Si un seul coup de feu se faisait entendre, il serait passé par les armes, sur-le-champ. »

Le lieutenant Jacquin arrive avec le gros de la section. Il fait ramener Samory à sa case, que le capitaine Gaden a occupée. Dans le camp, les guerriers se sont ressaisis ; ils commencent à se grouper, à s'agiter, et la situation menace de devenir critique ; mais l'Almamy leur fait signe de ne pas tirer.

D'ailleurs, voici Gouraud. Sa seule présence maintient les autres en respect. Il ne se hâte ni ne crie. Il ordonne, simplement ; et aussitôt le calme renaît. Il ordonne que les armes et les munitions soient rassemblées. Puis il fait chercher les chefs des guerriers. Ceux-ci arrivent peu à peu, timides, peureux, déjà vaincus.

Lorsqu'ils furent tous présents, Gouraud se plaça au centre de leur cercle et attendit. Il y eut un moment de silence, lourd d'anxiété. Mais chacun sentait peser sur le sien le regard fixe et droit du chef français. L'un d'eux parla, au nom des autres. Il dit que toute résistance de leur part serait inutile, qu'ils n'avaient plus désormais de cartouches ni de fusils, que leur chef était prisonnier, et que dans ces conditions ils n'avaient plus qu'à se soumettre, ce qu'ils faisaient solennellement et sans arrière-pensée.

Gouraud porta la main à son casque. Il prenait acte de leur soumission.

Le butin était considérable. Il comprenait des fusils, des canons, des boeufs, des vaches, des trésors, des lingots d'or, des milliers de prisonniers, hommes, femmes et enfants qui tombaient à la charge de notre faible troupe, elle-même sans approvisionnement, et obligée d'assumer le devoir imprévu de les nourrir et de les rapatrier...

Le 1er octobre 1898, la glorieuse et victorieuse petite colonne du capitaine Gouraud se mettait en route avec Samory, sa favorite Garankéguy, ses 300 femmes, sa smala et ses chefs.

 

*

 

Samory captif, c'était la conquête des vastes régions soudanaises définitivement close, la tranquillité et la prospérité assurées pour leur populations si dignes d'intérêt et déjà de coeur si françaises. C'était le prestige de notre drapeau encore affermi. La prise de Samory ouvrait pour le Soudan français une ère nouvelle qui allait permettre, le pays étant désormais pacifié, de commencer sa mise en valeur.

Elle valait en outre au capitaine Gouraud de recevoir la croix de la Légion d'honneur et d'être promu chef de bataillon.

Il venait d'avoir trente-deux ans.

 

 

 

LA COLONNE DE L'ADRAR

 

Gouraud n'allait pas tarder à s'attribuer sous ce même ciel d'Afrique de nouveaux et durables lauriers. Mais comme il advient pour la conquête des cimes, dont l'ascension se fait par paliers, l'itinéraire de sa destinée, avant de le conduire en Mauritanie, l'arrêta d'abord au Niger.

Il y passa quatre années à « débroussailler » le pays, à le débarrasser de ses oppresseurs, à déployer la force française pour la délivrance des populations indigènes, à se montrer et agir de telle sorte que notre paternelle autorité n'y puisse plus être discutée.

Durant ces quatre années, Gouraud soumit 200 villages, gagna la sympathie puis la confiance dévouée d'une population de plus de 100 000 âmes, dressa à grand renfort de marches, de reconnaissances, de remontées de rivières et de descentes de rapides la première carte du pays et mérita de recevoir, la même année, la rosette d'officier de la Légion d'honneur et son cinquième galon.

Il reçut alors le commandement du territoire du Tchad, où il entreprit une lutte sans merci contre les chasseurs d'esclaves.

Promu colonel, il partit, en 1907, pour la Mauritanie.

 

*

 

Ce pays, qui borde l'océan Atlantique des frontières du Sénégal à celles du Rio de Oro et se prolonge vers l'est jusqu'aux abords de Tombouctou, couvre 700 000 kilomètres carrés.

Depuis l'assassinat par les Maures de l'administrateur Coppolani, la situation intérieure de la Mauritanie était restée très troublée, aussi bien à cause du fanatisme musulman des Maures Trarzas que de la faiblesse des effectifs français chargés d'assurer la police de ces régions.

A la fin de 1906, des envoyés du sultan du Maroc étaient venus prêcher aux Maures la guerre sainte contre la France. Une colonne française, attirée dans un guet-apens, avait été massacrée sur la route de Ksar-el-Barka, aux environs d'Achara, dans un défilé montagneux, nous tuant deux officiers et une cinquantaine d'hommes. Le poste même, Fort-Coppolani, avait subi un siège de trois semaines.

Gouraud comprit, dès son arrivée, que nous ne pourrions lutter avec avantage contre les guerriers maures qu'en disposant comme eux de troupes montées à chameau, capable de les poursuivre jusque dans leurs repaires. Ayant obtenu, non sans peine, car l'idée était nouvelle et audacieuse, les crédits nécessaires à l'achat des montures, trois sections méharistes furent créées, qui livrèrent aux pillards, dès leur début, des combats heureux.

L'entreprenante activité des postes et unités de méharistes ne parvenait pas cependant à réduire les dissidents à la tranquillité. Au cours de l'année 1907, ceux-ci attaquèrent à maintes reprises nos détachements, remportèrent, quelques succès, reprirent confiance et s'enhardirent jusqu'à razzier nos troupeaux, se réfugiant après chaque entreprise dans les solitudes rocheuses et chaotiques de l'Adrar.

Pendant les premiers mois de 1908, ils redoublèrent d'audace, assaillirent nos convois, coupèrent nos lignes télégraphiques, rançonnèrent les populations soumises, nous causant des pertes sensibles en officiers, sous-officiers et tirailleurs.

Le gouvernement français, « convaincu enfin de la nécessité d'en finir », décida l'envoi d'une forte colonne pour les châtier.

 

*

 

On a souvent demandé à Gouraud quel épisode de sa carrière lui avait donné le plus d'angoisse, imposé le plus de misère, laissé le souvenir le plus pathétique.

A chaque fois il répondait :

- La colonne de l'Adrar !...

Ce fut, en effet, une expédition terrible.

Dès novembre 1908, un important matériel et 600 chameaux de transport, quelques mulets, une quarantaine de chevaux se trouvaient à pied d'oeuvre, encadrés de quatre compagnies du bataillon de Mauritanie, d'un groupe franc d'auxiliaires Toucouleurs, d'une section d'artillerie, d'un peloton de spahis sénégalais, des sections de méharistes, d'un goum de partisans maures ; en tout un millier de fusils, autant d'animaux et deux canons.

La colonne emportait 300 cartouches par fantassin et méhariste, 200 cartouches par cavalier et partisan ; 500 coups de canon, des fusées-signaux, 6 280 litres d'eau répartis en 60 charges, trois mois de vivres pour les Européens et deux mois pour les indigènes ; des réserves de tabac, de sucre, de savon, de bougies, d'allumettes, d'effets et elle emmenait un troupeau de 300 animaux de boucherie.

Le départ eut lieu le 6 décembre 1908, de Moudjeria, le poste le plus rapproché du Tagaert, massif rocheux terminé sur trois faces par des chutes brusques formant falaises, franchissable seulement par un nombre restreint de passes, coupé çà et là de cassures encombrées de roches croulantes...

 

*

 

Ici, le narrateur doit s'effacer devant les témoignages : celui de Gouraud lui-même, dans son journal de marche, rédigé chaque jour au hasard des étapes et des circonstances, en notations brèves, précises, et dont la concision fait jaillir la grandeur ; celui du général Duboc, alors lieutenant, qui commandait le groupe franc Toucouleurs de la colonne.

Le journal de marché de Gouraud s'ouvre, le 6 décembre, par ces mots :

« 6 heures matin. - La colonne est formée au bivouac, en dehors du poste et au nord. Le chargement du convoi commence immédiatement : il est très pénible, un grand nombre d'animaux vigoureux manquent de dressage.

« 4 h. 40. - La moitié du convoi se met en route. »

« L'itinéraire suivi - rapporte d'autre part le général Duboc - possédait quelques bons points d'eau distants les uns des autres de 50 à 60 kilomètres, facilement franchissables, par des caravanes, en une seule étape. Mais il n'en était pas de même pour une colonne, dont les déplacements devaient être réglés sur les possibilités de marche de l'infanterie et par conséquent ne pas dépasser 20 à 25 kilomètres, nécessitant ainsi le transport de l'eau pour la troupe et le personnel.

« Malgré la minutie avec laquelle la marche fut réglée, les animaux ne pouvaient avoir chaque jour l'abreuvoir dont ils auraient eu besoin, et les conditions défectueuses dans lesquelles pouvaient être assurées les heures de pâturage contribuaient à les mettre dans un état de moindre résistance, se manifestant dès les premiers jours par un certain déchet, d'où l'obligation de surcharger les plus résistants pour ne pas laisser de charges à la traîne, leur imposant ainsi, un surcroît de fatigue et accentuant la situation précaire dans laquelle se trouvait le troupeau.

« Méharistes, goumiers, partisans et spahis marchaient à pied, à tour de rôle, pour ne pas fatiguer les chevaux et les chameaux, ne montant que l'effectif strictement nécessaire pour assurer le service de sécurité en marche et constituer un groupe mobile susceptible d'être porté rapidement dans une direction donnée.

« Quand un point d'eau était assez abondant pour faire un abreuvoir complet et remplir les tonnelets, on stationnait un ou deux jours, puis, la veille du départ de la colonne, dans la soirée, après avoir complété la réserve d'eau, une partie des méharistes et des auxiliaires maures partaient sur le point d'eau suivant, pour l'occuper avant l'arrivée du gros.

« Si le débit d'eau était insuffisant, le colonel Gouraud estimait les possibilités de l'abreuvoir, et mettait les puits à la disposition de certains éléments pendant une partie de la journée ; les autres recevaient leur ration d'eau prélevée sur la réserve du convoi. Quant aux animaux, leur abreuvoir était assuré dans les limites de ce qu'il était possible de leur laisser, après que les hommes avaient pris ce qui leur était nécessaire. »

Le 14 décembre, Gouraud note sur son journal de marche :

« La traversée du Rhat, pour un lourd convoi de 1 000 animaux et un troupeau de près de 300 têtes, a demandé dix heures. La marche a été facilitée par un vent frais soufflant nord-est, sans cependant soulever de sable... Dans la journée de Talorza, ce vent, devenant violent, soulève des nuages de sable incommodants... Talorza est une petite palmeraie abandonnée, avec de nombreux puits donnant une eau abondante, légèrement sulfureuse et saumâtre. Certains puits donnent de l'eau presque sans salure. Pâturage très maigre. Il ne paraît pas avoir plu cette année dans la région... Bivouac sous la protection des méharistes, qui s'établissent sur une dune à l'ouest couvrant le pâturage. »

Le 16 décembre, la colonne arrive à Aouïnet-ez-Zbel.

La poche d'eau d'Aouïnet-ez-Zbel, alimentée par une source à faible débit, ne peut abreuver qu'une colonne de 500 hommes environ. Distribution de deux litres d'eau par homme... Le troupeau ne boit pas.

Le 18, les voici à Faraoum, à environ 400 kilomètres de leur point de départ. Il y a douze jours qu'ils marchent.

« Les chevaux boivent. Les hommes remplissent leur bidon en passant. La marche continue, pour franchir le soir même le mauvais passage de Rmeh. »

Le 22 décembre, la colonne arrive à Oujeft, un petit ksar pauvre, construit sur des pentes rocheuses, presque complètement évacué. Des renseignements recueillis, il résulte cependant que de nombreux guerriers, rassemblés au nord, se disposent à attaquer la colonne.

Gouraud prend aussitôt ses dispositions. Il fait procéder en hâte à l'organisation défensive de la position et, dès le surlendemain, se porte vers Atar en direction de l'ennemi.

Il le rencontre en effet, le 25 décembre. Une reconnaissance dont les hommes commençaient à souffrir de la soif et qui s'est témérairement engagée dans les gorges profondes du ravin de Choummat, où elle devait trouver de l'eau, a été reçue à courte distance par une fusillade très vive de gens embusqués dans les rochers. Des morts et des blessés ont jonché le sol. Cernés de toutes parts, débordés, les nôtres se sont défendus de leur mieux. L'un d'eux, qui n'était que légèrement atteint, a pu s'enfuir. Il a couru d'une haleine jusqu'au gros de la colonne, avertir de ce qui arrivait.

Deux officiers sont partis aussitôt : le capitaine Dupertuis avec une quarantaine de partisans et le commandant Claudel avec une compagnie, chacun par un itinéraire différent afin de couper si possible toute retraite aux Maures.

Le capitaine Dupertuis est arrivé le premier, assez tôt pour dégager les survivants et empêcher les rebelles d'achever les blessés. Il est arrivé aussi assez tôt pour voir l'admirable conduite du partisan Sid Ahmed Kankou, qui avait rassemblé à ses pieds les armes et les munitions de cinq de ses compagnons tués et, lui-même blessé profondément

au bras, défendait leurs corps, dans un combat désespéré contre une troupe de Maures farouches.

Le commandant Claudel est arrivé peu après. C'est lui qui a recueilli les cadavres des tués : le maréchal des logis Djilali, cinq goumiers, sept partisans, et qui a ramené les blessés au camp, dans la nuit.

Encouragé par ce succès, l'ennemi tenta dès le lendemain de s'opposer à notre passage au col de Tifoujar. Mais il fut bousculé, et la colonne arriva le 27 au point d'eau d'Amatil.

En vingt et un jours, elle avait parcouru 600 kilomètres.

 

*

 

Or, Gouraud apprend ici que le commandant Frèrejean, en route vers lui avec un convoi de vivres, est menacé par deux groupes de guerriers maures comprenant environ 900 fusils, et qu'il se trouve en difficulté dans la région désertique d'Aiguilal Faye.

La distance qui le sépare de ce point est grande environ 300 kilomètres. Gouraud n'hésite pas cependant. Il décide de scinder sa propre colonne, et sur-le-champ donne ses ordres.

Il laisse ici le gros des chameaux, qui ont un grand besoin de repos, et en confie la garde au capitaine Bablon avec lequel restera, d'autre part, un détachement important de tirailleurs, méharistes, spahis, goumiers et auxiliaires Toucouleurs.

Avec le reste, il constitue une colonne légère, emporte 60 000 cartouches, dix jours de vivres, un jour d'eau, en prend la tête et s'élance à la rencontre du commandant Frèrejean.

Ouvrons le journal de marche de Gouraud au 31 décembre, cette date où il est permis de supposer que la pensée de chacun s'abandonne à d'émouvants souvenirs familiaux. Nous lisons :

« Pâturage maigre (quelques arbustes épineux). »

C'est tout. La raison a maîtrisé le coeur. Le chef est tout entier à sa mission.

Mission heureusement accomplie, d'ailleurs. La jonction avec la colonne Frèrejean est effectuée. L'ennemi déconcerté abandonne et se disperse. Et Gouraud, reprenant la route du Nord, rejoint le camp d'Amatil que les Maures, en son absence, ont attaqué à deux reprises, mais sans succès.

La marche se poursuit. La colonne, ayant encore repoussé une attaque au défilé de Hamdoum, se présente le 9 janvier devant Atar.

« 2 heures soir. - Le drapeau blanc flotte sur les murs et une députation de la djemmaa des Smacides se présente au commandant de la colonne. L'aman lui est accordé, à la condition qu'une contribution de 15 tonnes de dattes sera payée à court délai. Quatre notables sont retenus en otages. »

Le lendemain Gouraud adresse aux tribus de l'Adrar cette proclamation :

 

« Je ne vous ai pas encore fait connaître les­ intentions de mon gouvernement, parce qu'il fallait d'abord que la poudre parlât, pour que chacun comprît bien quelle folie c'était d'écouter les perfides conseils de ceux qui ont prêché la résistance, ont fait de fausses promesses et se sont ensuite enfuis.

« Maintenant, que les musulmans m'écoutent ! Je ne suis pas venu bouleverser le pays ni attenter à votre religion, à vos femmes, à vos biens, à vos coutumes. Le fait qu'un marabout universellement vénéré comme Cheik Sidia vit en bonne et excellente amitié avec moi, montre bien que de bons musulmans peuvent vivre en paix avec les Français. Tous ceux qui ont un peu voyagé savent cela.

« Je suis venu pour punir seulement les nombreuses attaques parties de l'Adrar et qui sont venues tuer nos soldats et piller les tribus placées sous le protectorat français. C'est pour cela et pour faire régner définitivement la paix dans le pays que le gouvernement français m'a donné à conduire la grosse colonne qui est maintenant à Atar.

« Ceux à qui les combats d'Amatil et Hamdoum ne suffisent pas peuvent continuer ; j'ai des fusils, des canons et beaucoup de cartouches pour eux.

« Mais tous ceux qui désirent sincèrement désormais vivre en paix avec les Français peuvent venir me trouver librement sans avoir rien à craindre. Qu'ils viennent en paix, ils repartiront en paix. Je n'ai pas fait de mal aux gens d'Oujeft, et je n'ai imposé qu'une contribution­ légère aux gens d'Atar, dont beaucoup cependant nous avaient fait la guerre. Les gens qui ont dit que j'avais fait mourir un Ouled Gheilane prisonnier ont odieusement menti. Je n'ai jamais fait mourir un prisonnier.

« Avec les cartouches, j'ai aussi beaucoup d'argent et de guinés, et je suis disposé à commercer avec les gens du pays.

« A tous ceux à qui Dieu fera entendre mes paroles, salut !

 

Sans plus attendre Gouraud fit aussitôt entreprendre la construction d'un poste et le recensement des palmeraies. Avec ténacité et méthode, il commença la pacification de la région. Des reconnaissances furent poussées dans toutes les directions, vers le nord jusqu'à plus de 200 kilomètres, vers le nord-ouest en direction des confins du Rio de Oro, vers l'ouest jusqu'au petit puits d'Agueilt et Khachba, où le capitaine Repoux était tombé glorieusement douze mois plus tôt et où une croix fut plantée, confectionnée avec des fusils pris à l'ennemi.

Favorablement impressionnés par la modération du vainqueur, quelques campements s'enhardirent à faire leur soumission, imités peu à peu par d'autres, toujours plus nombreux.

De durs combats, néanmoins, durent encore être livrés : le 28 avril à Rassermt, où est tué d'une balle dans la cuisse, d'une autre dans l'aine, d'une troisième dans la tête, le capitaine Bablon, « le plus fidèle et le plus dévoué collaborateur de Gouraud, celui dans lequel il avait et pouvait avoir toute confiance car il n'était pas possible de trouver un officier plus complet, un chef plus affirmé, un plus brave soldat », le 3 juin à Moudgeria, le 8 juillet à Djouali, le 28 à Ksar Teurchane, où le lieutenant Violet est tué d'une balle à la tête presque dès le début de l'action, le 31 à Ouadane, le 4 août à El Malha, le 15 à Tourine...

Mais à la fureur des combats s'ajoutait la misère terrible de la marche, de la chaleur et de la soif.

Dès le 20 avril, Gouraud note :

            « La température s'est élevée depuis plusieurs jours et atteint 44 degrés sous la tente. »

Le 13 mai, le thermomètre monte plus haut encore. Il marque 48 degrés dans les huttes de branchages et de paille.

Le 14, la chaleur, sans cesse croissante, est plus forte que la veille. La journée est terrible. La plupart des tirailleurs sont incapables de se tenir debout. Les Européens doivent assurer eux-mêmes la garde.

« Dès le départ - rapporte le commandant des Toucouleurs - des hommes essayèrent de s'égailler à droite et à gauche dans la direction de marche, d'autres avançaient péniblement pendant que certains, inconscients du danger qu'ils pouvaient courir, essayaient de rester en arrière, trompant la surveillance de leurs gradés.

            « Lorsque le soleil se montra, dardant ses rayons brûlants, la fatigue se trouva accrue et ce ne fut plus une colonne en marche, mais une cohue indescriptible que les gradés européens poussaient en avant, sans qu'elle se rendît compte du but poursuivi.

« Des hommes se couchaient en demandant qu'on les tuât pour les délivrer des souffrances atroces qu'ils enduraient ; d'autres, que l'on avait pu péniblement mettre debout, dans un suprême effort, s'enfuyaient en avant, obliquant à droite ou à gauche à la recherche d'arbustes pouvant leur procurer un peu d'ombrage ; ceux d'entre eux qui ne purent être rejoints et obligés de reprendre leur place dans la colonne moururent de soif.

« ... Il fallut s'arrêter à 8 heures du matin. La marche était extrêmement pénible, même pour des hommes en bon état physique et moral et la colonne s'échelonnant déjà sur plusieurs kilomètres. Bien qu'en quatre heures de marche la distance parcourue ne dépassât pas 6 kilomètres, les derniers tirailleurs de la colonne ne rejoignirent le campement que vers midi.

« Le 16 mai, vers 4 heures du matin, la marche fut reprise. L'épuisement avait atteint la limite extrême de la résistance humaine ; les hommes n'avaient plus figure humaine ; les traits tirés, les lèvres tuméfiées, les yeux hagards, ils étaient méconnaissables.

« La lenteur de la marche permit de faire suivre les traînards, encore plus nombreux que la veille, car dès que le soleil s'était couché à l'horizon, la plupart des hommes essayaient de se coucher sous les arbustes et il fallait, même de force, les obliger à se remettre en route.

« Parmi ceux qui parvinrent à s'échapper, certains creusèrent le sol jusqu'à ce qu'ils aient trouvé un peu de fraîcheur et se couchèrent nus dans cette tombe dont ils ne sortirent plus ; d'autres, parmi les plus résistants, déterraient les racines d'arbustes connus pour avoir des qualités rafraîchissantes et les suçaient.

« Dans la journée, un vent de folie souffla sur le camp ; les tirailleurs exaltés criaient qu'il fallait abandonner les blancs, prendre les fusils et partir au point d'eau après avoir tué le guide qu'ils accusaient de les avoir perdus volontairement dans le désert.

« D'autres, dans une crise de délire, tuaient les chameaux, leur ouvrant le ventre pour essayer de trouver un peu d'eau dans la poche de leur estomac, mais éprouvaient la plus grande déception, car ces animaux étaient aussi déshydratés qu'ils l'étaient eux-mêmes, sinon plus. Faute de mieux, pour se procurer un peu de fraîcheur ou d'humidité, ces hommes se vautraient nus sur les tripes fumantes des chameaux d'où ils étaient relevés couverts de déjections.

« Quant aux gradés européens, retirés sous leurs bâches, immobiles, silencieux, ils attendaient avec calme l'arrivée des secours. Certains d'entre eux, ayant essayé de faire du thé avec leur urine, avaient dû renoncer à boire ce breuvage, parce que trop salé. »

Sur un effectif de 160, il y eut 42 morts de soif !

Dans les derniers jours d'octobre, cependant, les Maures, ressaisis et rassemblés sur les confins du Rio del Oro, se font de nouveau menaçants.

Gouraud, sans hésiter, marche sur eux afin de prévenir leur attaque. Avec tout ce qui reste du peloton méhariste et des troupes montées, il organise une colonne légère en deux tronçons, l'un pour le combat, l'autre pour les transports, et il prend naturellement le commandement du premier. Le 11 septembre, lui en tête, la colonne, ayant refoulé l'ennemi, atteint, à 9 h. 30 du matin, la Sebkha d' Idjil, en plein Sahara.

Les cartes portent qu'un puits existe en ce point. Il y a un puits en effet, mais il est à sec ! Or, s'il n'y a point d'eau pour nous, il n'y en a pas non plus pour les Maures et ceux-ci ne doivent pas faire ici de longs séjours.

« Les flanqueurs de droite - note Gouraud - ont ramassé 250 moutons et 6 ânes et ont arrêté 4 « isolés ». Tous déclarent que la région est vide, que les différents campements hostiles se sons enfuis à la nouvelle que la colonne arrivait. »

Ces renseignements sont reconnus exacts et Gouraud estime que, dans ces conditions, « il apparaît que continuer la marche n'aurait d'autres résultats que d'épuiser nos chameaux sans bénéfice. »

D'autre part, bivouaquer en cette région, ne serait-ce que pour un temps très court, est impossible. « La montagne d'Idjil est un épais massif rocheux et dénudé qui s'élève au milieu d'une immense plaine. De nombreuses gorges et vallées intérieures servent de repaire aux Ahel-Ajour et aux Legdadra, dont les moutons broutent les pousses des épineux répartis en plaques sur le terrain plat et pierreux qui s étend immédiatement au pied de la montagne. Cent cinquante kilomètres sans eau la séparent de Char, dans la direction d'Atar. Du côté nord, la route de Zemmour comprend six étapes sans eau, et est considérée comme très dure par les Maures. Vers l'est, les puits de Tourine, sont à 70 kilomètres ; vers l'ouest le puits de Doumous à 200 kilomètres environ... »

Gouraud décide donc de reprendre au plus tôt le chemin d'Atar. Le départ eut lieu dès le lendemain, à 3 heures du matin. La colonne arrivait à Atar le 1er octobre. Elle avait couvert 700 kilomètres en vingt jours.

Trois semaines plus tard, le colonel Gouraud partait pour Chinguetti rejoindre le commandant Claudel et lui passer le commandement des troupes restant dans l'Adrar.

La pacification de l'Adrar était chose faite. Les opérations militaires avaient permis de « forcer l'accès de montagnes que nos adversaires considéraient comme inaccessibles et de porter aux nomades des coups de plus en plus sensibles, obligeant les uns, originaires de l'Adrar, à faire leur soumission, les autres, étrangers, à abandonner le pays.

« Concurremment à l'action militaire, notre politique avait constamment tendu, en traitant les tribus soumises avec justice, bienveillance même, à dissiper les méfiances, désarmer les calomnies, à démontrer par une leçon de choses que des musulmans pouvaient vivre en bon accord avec les Français, et même y trouver leur intérêt. »

En passant le commandement au commandant Claudel, Gouraud d'autre part lui écrivait : « ... Je ne me dissimule pas l'étendue et la lourdeur de la tâche qui vous est confiée. J'ai pleine confiance dans vos brillantes qualités, si souvent affirmées au cours de cette année, pour progresser dans la voie qui nous est tracée et tout d'abord pour garder intacte la situation. Un retour offensif du Nord pourrait, seul la mettre en péril ; mais avec les moyens dont vous disposez, je puis redire ce que vous disiez au commandant du poste d'Atar en le quittant, au mois d'avril : « Nous ne cesserons d'être forts que le jour où nous cesserons d'être vigilants. » Ce n'est pas sous votre commandement que ce jour viendra. »

 

*

 

Quelque temps plus tard, un poste élevé près de la Sebkha d'Idjil recevait, - en hommage insigne au soldat et au chef - le nom de Fort-Gouraud.

 

 

 

AU MAROC, AVEC LYAUTEY

 

Il faut se représenter, le Maroc à cette époque. De toutes parts la rébellion y lève. L'anarchie est à son comble. L'autorité du sultan est un barrage submergé.

Après l'assassinat du docteur Mauchamp, nos colonnes ont occupé Oudjda, encerclé et réduit les tribus récalcitrantes, qui ont fait finalement leur soumission et livré en échange leurs fusils. Mais la lutte silencieuse et perfide contre nous n'en continue pas moins. Des Français sont assassinés à Casablanca. Alors nos fusils parlent. Le général Drude s'empare de la ville, une ville qu'il trouve pillée, ruinée, dont il dégage les abords et qu'il restaure, tandis que le général d'Amade occupe la plaine alentour, la Chaouïa fertile et grasse livrée jusqu'à ce jour aux pillards accourus du Sud ou descendus de la montagne.

Accusé d'avoir « vendu son pays aux chrétiens », El Aziz, le sultan, est proprement jeté bas de son trône et remplacé par son frère, Moulay Hafid, reconnu d'abord seulement par quelques tribus, mais l'année suivante par le Maroc tout entier.

Reconnaissance imparfaite, d'ailleurs, car la confusion et l'impuissance continuent de régner partout en maîtresses.

Et, accroupis en cercle à l'ombre des rochers, les hommes de la montagne, ayant abandonné sous la tente leurs épouses...

 

« Dont la beauté l'emporte sur la lune ;

« Plus sveltes qu'un sabre

« Suspendu à une selle de méhari,

« Qu'une chamelle blanche

« Qui s'est reposée six mois ;

« A la tournure plus élégante

« Que celle d'un poulain ;

« A la démarche plus légère

« Qu'une antilope qui quitte l'ombre

« Pour aller paître

« A l'approche du soleil... »

 

…les hommes de la montagne hurlent à pleins poumons leur chant de guerre :

 

« La poudre est brûlante, ô mes frères !... »

 

*

 

Et voici qu'au printemps de 1911, tous ces chanteurs, ayant bourré leurs moukhalas de poudre et poussant de grands cris, se ruant ensemble vers les villes. Fez est assaillie. Ici, là, partout à la fois, le pays se soulève... Alors Moulay Hafid s'adresse à la France et lui demande instamment protection.

Les troupes françaises accourent en trois colonnes sous les ordres du général Moinier.

Deux colonnes progressent sans trop de difficultés à travers un pays pourtant hostile. C'est que les tribus rebelles ont réservé toutes leurs forces pour attaquer le lourd convoi de la troisième colonne, la plus vulnérable, en effet, en tout cas celle qui promet le succès le plus fructueux.

Cette colonne, c'est Gouraud, affecté depuis peu au Maroc, qui la commande.

Et les tribus rebelles ont sans doute compté sans lui, car l'ayant attaqué à trois reprises, trois fois elles sont par lui repoussées en subissant de lourdes pertes. Pendant ces combats, la première et la deuxième colonne arrivent sans dommage à bon port. Lui-même a maintenant la route libre. Tous ses sens aux aguets, il poursuit sa marche. Bientôt il découvre la ville, perle blanche enchâssée dans la ceinture verte de ses jardins, hérissée de minarets légers en habits de mosaïque, de cyprès de bronze fusant d'entre ses mille terrasses, prolongée vers le sud par les alignements compliqués des balcons bleus et roses du quartier juif. Et le 26 mai 1911, avec son convoi intact, Gouraud entre dans Fez-l'inviolée.

Le 8 juin, nos troupes enfonçaient les portes de Meknès, où le prétendant Moulay-Zine se rendait sans conditions. Le 10 juillet, la route de Rabat à Fez était ouverte.

 

*

 

Cependant marabouts et conteurs continuent de proclamer partout la guerre sainte. L'émeute gronde. Vers la mi-avril 1912, elle éclate. Soixante-huit Européens, parmi lesquels seize officiers français, sont massacrés et mutilés. Vingt mille Berbères exaspérés se ruent aux portes de Fez. Les collines qui entourent la ville ressemblent à un anneau de feu. La carence du sultan Moulay Hafid dans la capitale du Nord, la révolte de l'agitateur El Hiba à Marrakech, capitale du Sud, compromettent la sécurité de tout l'Empire.

Par surcroît, il n'y a pas de routes, pas de moyens de transport. Les convois partent quand ils peuvent et ne sont jamais sûrs d'arriver. Tout convoi exige une escorte. Toute escorte est vouée au combat.

La situation est d'une gravité extrême, et, de toute urgence, exige un chef.

A Paris, trois noms volent de bouche en bouche : Gallieni, d'Amade, Lyautey. Gallieni se récuse et désigne Lyautey. Ils restent deux. C'est presque à la courte paille qu'on tire ! Lyautey est désigné.

Le 8 mai, il s'embarque à Marseille. Le 12, en rade de Tanger, il reçoit notre chargé d'affaires et le représentant du sultan. Le 13, il accoste à Casablanca.

Le 14, un hasard le fait rencontrer Gouraud, dont il connaît les exploits au Soudan contre Samory et dont il a jugé le caractère au récit de sa fameuse colonne dans l'Adrar.

- Qu'est-ce que vous faites ici ? lui demande-t-il.

- Rien, mon général.

- Comment, rien ?

- J'étais venu au Maroc avec un régiment colonial... On vient de le remplacer par un régiment de tirailleurs. On m'a envoyé ici. J'attends.

- Eh bien, dit Lyautey, je vous prends.

Ils arrivèrent à Fez le 24, vers 5 heures du soir. La ville, avec ses 15 kilomètres de remparts en mauvais état, ses 90 000 habitants, ses rues tortueuses, étroites, couvertes, enchevêtrées, n'était qu'une vaste souricière, dans laquelle se trouvaient dispersés, en des quartiers divers, près de 4 000 Français voués au massacre au moindre signe.

La défense n'était guère possible que par l'occupation de l'anneau des collines qui dominent la ville et d'où l'on pourrait la tenir sous le feu. En tout cas, il n'était pas possible d'envisager l'évacuation, il fallait résister sur place.

Le soir même, les tribus fanatisées donnèrent l'assaut aux remparts et, sur deux faces, réussirent à forcer l'entrée de la ville. Deux officiers et trente-six gradés ou tirailleurs sont tués ; quatre-vingt-cinq autres, dont six officiers, sont blessés. La situation de nouveau est critique. Des balles sifflent aux carrefours, crépitent sur les places. Les fenêtres, sont autant de créneaux d'où l'on fusille ; les maisons autant de forteresses qu'il ne faut pas penser enlever de front...

Gouraud, en plein coeur de cette bataille, organise, soutient, exalte, paie d'exemple.

Le 28 mai, dans l'après-midi, les collines qui entourent Fez ressemblent à « une fourmilière ». Des milliers de bédouins dévalent vers la ville par petits groupes et se massent dans les jardins en contre-bas. Vers 6 heures du soir, un bon nombre ont réussi à pénétrer jusque dans les quartiers du centre.

Lyautey fait appel à Gouraud. Il le charge d'assurer à tout prix la protection de la ville haute, en établissant un solide barrage de troupes à travers toutes les ruelles qui montent des quartiers bas.

Puis il fait mettre dans des caisses sa tenue de parade, ses selleries, tout ce qui pourrait servir à l'ennemi, en cas de défaite, pour se parer des dépouilles du chef vaincu et placer à proximité un bidon d'essence afin de mettre le feu aux caisses si tout est perdu.

Le 30, l'investissement de Fez commence. Les courriers ne passent plus. Plusieurs envoyés sont pendus ou empalés. Certaines denrées de première nécessité font déjà défaut. Des contingents indigènes, parcourant les plaines alentour, détroussent les caravanes et massacrent les convoyeurs.

Le 31, un suprême assaut se prépare et Lyautey décide qu'une colonne, sous le commandement de Gouraud, sortira dès l'aube du lendemain afin de dégager la ville.

A la pointe du jour, en effet, le 1er juin, Gouraud sort de Fez à la tête de cinq bataillons, de neuf pelotons de spahis et de trois sections d'artillerie de montagne.

A 6 heures, ayant franchi la zone des jardins, la colonne prend contact avec l'ennemi qui marche à l'assaut de la ville : plus de 15 000 hommes groupés par tribus autour de leurs bannières déployées. C'est la bataille, le combat farouche, le corps à corps terrible, la mêlée parmi les coups de feu et les appels... Mais Gouraud progresse, refoulant à mesure l'assaillant, le chassant de crête en crête, arrivant bientôt en vue du camp principal sur lequel il pointe aussitôt ses canons, qu'il bombarde et incendie, semant la déroute, bousculant l'adversaire jusqu'au delà des massifs que nos troupes électrisées contournent et nettoient !

Par le même col de la montagne d'où, depuis cinq jours, les hordes ennemies dévalaient sur la ville, Gouraud reprend le chemin de Fez dégagée. Lyautey galope à sa rencontre. Les deux chefs se donnent l'accolade devant les troupes. Et la colonne glorieuse, en guenilles, scintillante à cause du soleil qui se joue sur les étriers et les fusils, entre dans Fez musique en tête accueillie par le chant des reïtas et des tam-tams.

Les insurgés se trouvaient rejetés à plus de 25 kilomètres. La capitale du Nord retrouvait son calme et semblait renaître à la vie...

Ce beau fait d'armes valut à Gouraud de recevoir les étoiles de général. Il les piqua, selon les moyens du moment et du lieu, sur les cinq galons d'or de son képi de colonel.

Il avait quarante-cinq ans.

 

*

 

Quelques mois plus tard, Gouraud recevait le commandement des troupes du Maroc occidental, en vue notamment des opérations qui allaient être entreprises pour s'efforcer de relier le Maroc et l'Algérie. Ces opérations devaient se faire « avec le minimum de risques et le maximum de résultats ». Leur programme indiquait, comme date probable de réalisation, le commencement de mai.

Gouraud, une fois de plus, fit preuve de qualités rares et força le succès, assurant la liberté de la route par les rudes combats de la montagne des Tsoul.

Le 16 mai, à Taza, le point fixé, les fanions des généraux Lyautey, Baumgarten et Gouraud, réunis pour la première fois, symbolisaient la liaison du Maroc occidental et du Maroc oriental. Et le 17, à 10 heures, la colonne Gouraud derrière le drapeau du 5e régiment d'infanterie coloniale, et la colonne Baugmarten derrière le drapeau du 1er étranger, défilaient au bruit des fanfares sous les vieux murs du bastion de Taza.

La jonction n'était pas seulement réalisée entre les deux Maroc. C'était Tunis et Alger reliées à Fez, toute l'Afrique du Nord, de la Méditerranée à l’Atlantique, soudée en un seul bloc.

 

 

 

DE L'ARGONNE EN CHAMPAGNE,
EN PASSANT PAR LES DARDANELLES
ET L'ISONZO

 

Le 1er août 1914, l'antenne de Casablanca reçut le « sans-fil » de la Tour Eiffel proclamant l'appel sous les armes.

Les officiers bouclèrent aussitôt leurs cantines et s'enquirent du premier bateau en partance.

En France, déjà, c'était la guerre ! Mais, la guerre, la voici qui éclate aussi au Maroc, où toutes les populations insoumises, convaincues par la propagande allemande que nous allons évacuer le pays, se dressent, frémissantes d'espoir, s'apprêtent à suivre pied à pied le repli de nos troupes et à envahir à mesure les régions déjà pacifiées où les tribus soumises, redoutant des représailles, commencent à se montrer flottantes.

Lyautey s'enferme dans son cabinet de la Résidence. Il s'interroge. Puis il fait appeler ses collaborateurs les plus sûrs et tient avec eux un conseil. A chacun il demande :

- En toutes circonstances, me répondez-vous de votre région ?

- Oui, dit Henrys.

- Oui, dit Brulard.

- Oui, dit Gouraud.

Alors, Lyautey, dicte la réponse fameuse : « Je garderai jusqu'au bout le Maroc à la France, non seulement comme possession, comme gage acquis, mais comme réservoir de ressources de toutes sortes pour la Métropole. »

Pour cela, il conserve auprès de lui, malgré eux, Henrys, Brulard, Gouraud...

La France, cependant, ne cesse de réclamer des bataillons pour les jeter à sa frontière, Le 22 août, la division du général Humbert quitte le Maroc. Quelques jours plus tard, c'est la brigade Charrier. Puis c'est Gouraud qui enfin s'embarque, piaffant d'impatience, à la tête de la 4e brigade marocaine.

 

*

 

Le voici sur le front.

A peine est-il arrivé, cependant, qu'un ordre de mission lui confie le commandement de la 10e division, dont le chef vient d'être tué. Mais Gouraud est ici avec « ses » coloniaux ! Va-t-il donc devoir les abandonner avant même de les avoir conduits au feu ? L'ordre est formel. Il les abandonne, et rejoint dans l'Argonne la 10e division.

Avec elle, il livre de durs combats dans les tranchées crevées de trous de mines qui jalonnent le front entre Fontaine-Madame et Courtes-Chausses. Le 7 janvier 1915, en courant de petit poste en petit poste de son secteur, une balle lui traverse l'épaule. On se précipite. On s'empresse. Gouraud sourit. Il n'en est pas à sa première blessure. Il refuse de se laisser évacuer. Bien plus, il exige de rester au milieu de ses magnifiques soldats jusqu'à l'issue victorieuse de la bataille engagée.

Et cela lui vaut de leur part une estime affectueuse qui ne cessera plus de s'accroître, comme il ne cessera jamais de la mériter.

Placé, à la fin de ce même mois, à la tête du corps d'armée colonial, Gouraud ne tarda pas cependant à être réclamé ailleurs.

Cette fois, ce fut pour aller diriger, dans les conditions les plus difficiles et les plus délicates, les opérations du corps expéditionnaire des Dardanelles.

 

*

 

Les puissances de l'Entente, transformées en usines de guerre, ayant un besoin urgent d'importer le blé et le pétrole dont la Russie regorgeait, et la fermeture des Dardanelles par la Turquie ne laissant comme unique voie de ravitaillement possible que le précaire et interminable transsibérien, le premier lord de l'Amirauté britannique, Winston Churchill, conçut le projet de faire forcer le détroit par une flotte anglo-française.

Cette tentative était l'une des plus périlleuses qui ait jamais été confiée à une flotte. Mais on pensait que certains commandants des forts turcs chargés de la surveillance et de la garde des Dardanelles montreraient une complaisance complice et faciliteraient l'opération...

Le 19 février, les flottes alliées bombardèrent les ouvrages extérieurs du Détroit et commencèrent à draguer les mines. Le 15 mars, sous le commandement de l'amiral anglais de Robeck, nous commençâmes à pénétrer dans le couloir des Dardanelles et parvînmes à éteindre le feu des canons ennemis. Mais les Allemands bientôt réagissent. Ils lancent dans le Détroit des mines dérivantes. Dans le même après-midi, le Bouvet, l'Irrésistible et l'Océan coulent. Le Suffren et l'Albion sont mis hors de combat. La tentative s'achève en désastre.

L'opération par surprise était manquée et lorsque, quatre semaines plus tard, les 70 000 hommes du corps expéditionnaire débarquent à Lemnos, sous les ordres du général S. Jan Hamilton, ils se heurtent à un adversaire averti, à l'abri de défenses intactes.

Le 25 avril néanmoins, après une diversion sur la rive asiatique du Détroit, nous prenons pied à l'extrême pointe de la presqu'île de Gallipoli, à Kereves-Dehré.

La chaleur est intense. L'eau manque. La dysenterie apparaît. Les pertes sont lourdes.

Le 4 juin, après un bombardement par terre et par mer, les divisions britanniques et deux divisions françaises tentent d'améliorer leurs positions. Mais une contre-attaque turque, très violente, nous rejette dans nos lignes.

Le 24 juin, une nouvelle attaque française a lieu. Dans un sursaut magnifique, nos soldats s'emparent d'un important système de tranchées sur les pentes du Kereves-Dehré. Mais les effectifs minimes et l'absence de réserves ne permettent pas d'exploiter ce succès.

L'adversaire en profite. Le 30 juin, un bombardement furieux s'abat sur nos lignes. Gouraud connaît le coeur et le nerf de ses hommes comme les siens propres. A maintes reprises déjà et dans les circonstances les plus diverses, il a tâté leur pouls. Il sait que dans ces durs moments où l'ouragan déferle, le chef ne doit pas être seulement celui qui commande, mais aussi celui qui partage la peine et le danger, dont on attend la poignée de main qui réconforte, dont on espère le mot encourageant qui aide à supporter et à tenir.

Il monte donc vers les lignes, va de poste en poste, visite les plus avancés. Le bombardement fait rage, déchirant les faces, crevant les corps, faisant gicler de l'acier et du sang, tuant les morts une seconde fois. Gouraud continue, imperturbable, comme s'il n'entendait rien, s'il ne voyait rien. A peine se borne-t-il à faire un léger détour lorsque la terre s'ouvre devant ses pas...

Or, soudain, avec un fracas de tonnerre, un geyser de flamme l'enveloppe et le soulève. A l'endroit où il se trouvait, il n'y a plus qu'un cratère énorme creusé par l'explosion d'un obus de gros calibre.

Mais parmi les débris fumants, un corps gît sur le sol, inanimé, Quelques hommes qui voyaient s'avancer leur général et qui tout à coup ne l'ont plus vu se précipitent hors de leurs trous. Ils courent, s'arrêtent, repartent, arrivent jusqu'à l'endroit où se trouve Gouraud, couvert de sang, immobile dans la position où il est tombé.

C'est miracle qu'il respire encore. Avec des précautions infinies, sous les rafales, on le relève, on le transporte, on le dépose sur un brancard de fortune. Il a les deux jambes brisées et son bras droit déchiqueté n'est plus qu'un lambeau sanguinolent...

 

*

 

Sa robuste constitution le sauva.

Ramené en France, amputé du bras, la jambe droite raccourcie, il ne profita que de la stricte convalescence nécessaire à son rétablissement et se présenta de nouveau pour servir.

Il fut envoyé en Italie, où nos Alliés livraient sur l'Isonzo leur troisième bataille en vue de s'emparer de Gorizia...

Mais la France, bientôt, a de nouveau besoin de lui. Elle appelle Gouraud. Il rentre. Et le 13 décembre il reçoit le commandement de la 4e armée engagée sur le front de Champagne.

Pendant tout un hiver, tout un printemps, tout un été Gouraud maintiendra les positions acquises, organisera le terrain, fixera l'ennemi, tandis que lui parviendra de l'Est l'incessante rumeur de la bataille gigantesque qui se livrait sous les murs de Verdun, ce « donjon du château de France ».

 

 

 

LA MANOEUVRE DE LA VICTOIRE

 

Vers la fin de cette année 1916, Lyautey, sollicité par le gouvernement d'accepter de devenir « d'extrême urgence » ministre de la Guerre « s'il ne doit pas y avoir inconvénient pour le Maroc », et ayant fait connaître que « le risque dépendrait avant tout du choix de celui qui l'y remplacerait », recevait par télégramme le nom de son remplaçant éventuel.

C'était Gouraud.

« A lui, répond Lyautey, je remettrai le commandement en pleine confiance. »

Et quatre jours plus tard, s'adressant aux officiers qu'il quitte, il dira : « Si j'ai une consolation, c'est de vous laisser à Gouraud... »

Et aux troupes du corps d'occupation : « C'est en pleine confiance en lui et en vous que je lui remets le commandement. »

Quelques jours plus tard Gouraud rencontre Lyautey à Gibraltar et reçoit ses consignes. Le lendemain il débarque au Maroc, et entreprend aussitôt de poursuivre la dislocation du front dissident, de refouler les tribus insoumises du Nord-Est au delà de Taza, celles du Sud-Ouest au delà du Moyen-Atlas. Le, succès couronne ses desseins.

Mais à Paris, Lyautey, écoeuré par les méthodes du Parlement qui se soucie moins de la guerre que de politique, ne peut plus supporter, après trois mois, de continuer d'être ministre. Il démissionne et reprend le bateau pour le Maroc.

Gouraud, lui, rentre en France, et reprend le commandement de la 4e armée.

 

*

 

Or, au mois de juillet 1918, Ludendorff va lancer contre cette armée une redoutable offensive.

Mais il ne prendra nos soldats ni nos chefs au dépourvu. Depuis son retour, en effet Gouraud a pris ses dispositions pour exécuter jusque dans les moindres détails les instructions reçues du général Pétain, commandant en chef. Le front de la 4e armée se trouve aujourd'hui fortifié solidement et profondément. Gouraud a établi sa résistance sur des retranchements intermédiaires. Ludendorff peut lancer son attaque.

Cette attaque, par ailleurs, une aviation active, des coups de main répétés et heureux en révèlent bientôt l'ampleur, les objectifs principaux et la puissance des moyens avec lesquels elle sera conduite.

« Il était clair que le coup allait être dur à tenir, écrira plus tard Gouraud. Les succès remportés par les Allemands en mars et mai avaient dû leur permettre de perfectionner leur procédé d'attaque et n'avaient pu manquer d'accroître la confiance de leurs troupes. » Et le général Ludendorff glisse dans ses Souvenirs cette confidence : « Nous entreprîmes l'attaque près de Reims avec la ferme conviction qu'elle réussirait inévitablement. »

Le jour terrible approchait. Le 6 juillet, dès les premières heures de la matinée, Gouraud reçut une visite inattendue. Clemenceau arpentait ses terres. C'était en pleine préparation de l'audacieuse ruse qui allait permettre, abandonnant les premières lignes, où ne demeureraient que quelques volontaires résolus à se sacrifier jusqu'au bout pour entretenir l'illusion de l'ennemi, d'attendre celui-ci sur les secondes positions où il viendrait briser net son élan. Et tout à la fois la manoeuvre était si téméraire et la volonté de vaincre des troupes si grande, que le plus difficile pour Gouraud (il en fit part à Clemenceau, qui l'a rapporté), fut de convaincre les hommes et leurs chefs d'avoir à abandonner sciemment des positions qui avaient coûté si cher à enlever, à conserver et à organiser.

 

*

 

Celui qui devait mériter d'être surnommé par les poilus le « Père la Victoire » a raconté lui-même - en quelles pages émouvantes ! - cette visite mémorable aux tranchées.

« Nous étions aux monts de Champagne, écrit-il. En ce lieu même, une partie décisive du drame allait se dérouler. Dans un mystère qui ne fut pas trahi, de formidables préparatifs s'achevaient. Pour que tout s'accomplit selon les conditions prévues, il fallait sauver à tout prix le rempart de cette grande muraille de craie.

« Le lacet qui montait jusqu'au col où les grenades s'échangeaient ne laissait découvrir aucun ouvrage. Pas un mouvement de vie. Mais qui ne voyait pas était vu, et le survenant bien vite signalé. C'est ainsi qu'à la descente, dissimulées aux replis du terrain, des têtes hirsutes, poudrées à frimas par les soins de la terre champenoise, surgirent fantastiquement d'invisibles trous de mitrailleuses. Faces muettes, les unes impassibles, d'autres au sourire grave, avec ce fantaisiste accoutrement de guerre qui dit la vie du soldat.

« Des saluts ! Quelquefois rien que des flamboiements d'yeux brûlés d'une résolution invincible. Impénétrables blocs d'héroïsme en sentinelles perdues dont l'ordre est de se faire tuer jusqu'au dernier servant sans jamais ralentir le feu. Par la mort, la victoire : chacun d'eux l'a compris. Effroyable silence de ces coeurs abdiquant toute chance de survivre au triomphe pour lequel ils offrent leur vie.

« Quelles paroles viendraient aux lèvres quand le regard dit tout ce qui remplit l'être à déborder ?...

« Et lentement continue le retour à la plaine, sous l'obsession de ces casques bleus chargés de tragédie, sortant de la montagne pour inspecter l'inspection survenue, et rentrant, comme automates, aux entrailles de la terre, pour le grand face à face des espérances de la vie et du sacrifice de tout pour toujours.

            « Cependant, ceux d'en bas avaient eu le temps de se concerter.

« Lorsqu'on reçoit un ami et qu'on ne peut même pas lui offrir un siège, ne faut-il pas au moins l'accueillir d'une courtoisie ?

« Sitôt fait. Et voici que s'élancent vers le visiteur d'incohérentes figures blêmes de poussière, qui font mine de s'aligner pour le salut militaire, tandis que le chef s'avance et, d'une voix saccadée :

« - Première compagnie, 2e bataillon, 3e régiment. Voilà !

« Et la rude main présente un petit bouquet de fleurs crayeuses, augustes de misère et flamboyantes de volonté.

« Ah ! ces frêles tiges desséchées ! La Vendée les verra, car j'ai promis qu'elles iraient dormir avec moi.

« Mais ce « voilà », ce « voilà » frémissant de tous les drames de la guerre, il ne s'en entendra jamais de pareil. Un cri capable de fondre ensemble tous les coeurs de l'humanité. L'homme s'offrant avec ses compagnons de gloire douloureuse pour l'apothéose d'une idée qui l'emporte au plus haut de lui-même. Dans ce suprême éclat des émotions guerrières, le total raidissement de l'être qui va déterminer l'issue. »

 

*

 

Les paroles devaient être tenues. Les fleurs furent placées onze ans plus tard dans le cercueil de Clemenceau. Et ceux qui les lui offrirent, ce 6 juillet 1918, allaient résister au choc gigantesque et briser l'assaut du désespoir.

De son poste de commandement de Châlons-sur-Marne, Gouraud, qui devine l'attaque imminente, adresse à ses soldats et aux Sammies de la Rainbow Division rattachée à la 4e armée, cet ordre du jour :

« Nous pouvons être attaqués un moment à l'autre. Vous sentez tous que jamais bataille défensive n'aura été engagée dans des conditions plus favorables. Nous sommes puissamment renforcés en artillerie et en infanterie. Vous combattrez sur un terrain que vous avez transformé par votre travail opiniâtre en forteresse redoutable, en forteresse invincible si tous les passages en sont bien gardés.

« Le bombardement sera terrible. Vous le supporterez, sans faiblir. L'assaut sera rude dans des nuages de poussière, de fumées et de gaz. Mais votre position et votre armement sont formidables. Dans vos poitrines battent des coeurs braves et forts d'hommes libres. Personne ne regardera en arrière, personne ne reculera d'un pas… »

Le 14 juillet, vers 9 heures du soir, vingt-sept prisonniers allemands, raflés par un dernier coup de main, révèlent exactement à Gouraud le jour et l'heure de l'attaque.

Tous les sens sont désormais tendus vers la pensée du chef.

Gouraud parle. Il ordonne de déclencher sur-le-champ, avant la préparation d'artillerie allemande, sa contre-préparation.

Dans la minute le ciel s'embrase, toute la terre gronde, un orage de fer s'abat sur l'ennemi, jetant le trouble dans les mouvements de nuit préparatoires de l'assaut et donnent en même temps à toute le 4e armée un formidable garde à vous !

Aussi lorsque le lendemain 15 juillet, à 4 heures du matin, l'infanterie adverse sort de ses tranchées pour se porter à l'attaque, rencontre-t-elle dans nos premières lignes une énergique résistance des postes avancés héroïquement résolus.

« Les premières lignes allemandes arrêtées, - a écrit Gouraud, - les réserves, qui suivaient de près pour l'exploitation de la rupture sur laquelle le commandement allemand comptait comme dans les attaques précédentes, vinrent s'accumuler sur elles, s'aplatir les unes sur les autres comme un gigantesque accordéon.. Sur ces masses, où l'on vit même des batteries d'artillerie attelées, nos artilleurs tirèrent à vue et firent un véritable massacre. »

A 4 heures du soir, l'assaut était définitivement brisé.

La bataille était gagnée.

Châlons et Paris étaient sauvés.

Et Gouraud, le lendemain, rédigeait cet ordre du jour de victoire :

 

« Soldats de la 4e armée !

« Dans la journée du 15 juillet, vous avez brisé l'effort de quinze divisions allemandes, appuyées par dix autres !

« Elles devaient, d'après leurs ordres, atteindre la Marne dans la soirée.

« Vous les avez arrêtées net, là où nous avons voulu livrer la bataille !

« Vous avez le droit d'être fiers, héroïques fantassins et mitrailleurs des avant-postes qui avez signalé l'attaque et l'avez dissociée, aviateurs qui l'avez survolée, bataillons et batteries qui l'avez rompue, états-majors qui avez si minutieusement préparé ce champ de bataille !

« C'est un coup dur pour l'ennemi !

« C'est une belle journée pour la France !

« Je compte sur vous pour qu'il en soit toujours de même chaque fois qu'il osera vous attaquer, et, de tout mon coeur de soldat, je vous remercie. »

 

*

 

Trois jours après cette bataille, qu'on a justement appelée « le tournant de la guerre », les armées françaises prenaient à leur tour l'offensive.

Le 26 septembre, l'armée Gouraud, avec deux divisions américaines, donnait l'assaut au front allemand de Champagne, fortifié sur 17 kilomètres de profondeur. Dès la première journée, elle enlevait les première et deuxième positions, établies au sommet et à contre-pente des fameuses buttes de Navarin, de Souain, de Tahure, du Mesnil et de la Main de Massiges.

Pendant quinze jours, la bataille continuait, opiniâtre. Le 3 octobre, la 2e division américaine livrait un assaut fameux au Blanc-Mont. Le 10 octobre la bataille s'achevait par la retraite précipitée de l'armée allemande qui repassait l'Aisne.

En dix-sept jours l'armée Gouraud avait délivré 80 villages, fait plus de 21 000 prisonniers, enlevé à l'ennemi 600 canons, 2 000 minenwerfer, 3 500 mitrailleuses.

L'Aisne, débordée sur une largeur de plus d'un kilomètre, et le rempart boisé de l'Argonne formaient alors devant les nôtres un redoutable obstacle, mais qui ne devait pas résister à leur élan !

Le 18, en effet, Gouraud réussissait à jeter une tête de pont devant Vouziers, et le 1er novembre, tandis que l'armée américaine attaquait l'ennemi dans la région de Grandpré, il franchissait l'Aisne de Vouziers à Voncq. Ses troupes, électrisées par la victoire, enlevaient dans la même journée les collines de l'Argonne.

Donnant la main à la 1re armée américaine, l'armée Gouraud continuait alors une poursuite ardente, enlevant chaque jour à l'ennemi des prisonniers, des canons, des mitrailleuses... Le 8, elle entrait la première dans les faubourgs de Sedan, effaçant par ce fait d'armes la tache qui depuis quarante-huit ans s'attachait à ce nom.

Le 9, elle entrait dans Mézières.

Le 11 novembre, l'armistice l'arrêtait.

Alors, Gouraud, de son quartier général de Cauroy, adressa à ses troupes son dernier Ordre du jour.

 

« Soldats de la 4e armée.

« L'armistice est signé, qui consacre la victoire de la France et de ses Alliés.

« Vous avez le droit de vous réjouir et d'être fiers, car votre part y est grande...

« ...Mes amis, pendant le temps où le service de la France vous retiendra encore sous les armées, vous resterez courageux, confiants dans vos chefs, disciplinés de cette belle discipline française qui a désormais fait ses preuves contre la brutale discipline allemande.

« Quand vous rentrerez dans vos foyers, quand vous retrouverez vos parents, vos femmes, vos enfants, si heureux et si fiers, vous vous souviendrez, et jusqu'à la fin de votre vie, de la Grande Guerre où par quatre années de souffrances et d'héroïsme vous avez sauvé la France.

« Vous vous rappellerez les bons camarades tombés ou mutilés et si vous rencontrez ceux-ci, si vous trouvez sur votre route des veuves, des enfants sans soutien, vous les aiderez.

         « Vous n'oublierez pas les horreurs par lesquelles s'est déshonoré notre ennemi : les incendies, les destructions voulues, les vieux, les femmes, les enfants fusillés, et, ce qui est pire que tout, l'enlèvement en esclavage des femmes et des jeunes filles.

« Ils sont restes les mêmes jusqu'au bout et, hier, ils incendiaient avec leurs obus l'hôpital de Mézières.

« Souvenons-nous !

« Vous vous rappellerez surtout la fraternelle union des enfants de la France autour du drapeau : chefs, soldats, riches, pauvres, ouvriers, paysans.

« Et cette union qui nous a sauvés de l' effroyable péril, vous la ferez revivre dans le bonheur de la paix. »

 

*

 

Le 22 novembre, à la tête de son armée victorieuse, le général Gouraud faisait son entrée dans Strasbourg.

« Ce fut le plus beau jour de ma vie ! » répétait-il volontiers.

Ce jour-là, en effet, l'Alsace était hérissée de drapeaux. L'âme de l'Alsace était aux balcons, aux fenêtres, dans les rues, sur les toits. Strasbourg en délire chantait, tourbillonnait dans un vertige fou. Les places crépitaient de pétards, flambaient de torches et de feux de Bengale aux couleurs françaises. Chaque enfant tenait un soldat par la main. Chaque femme offrait un bouquet et son sourire. La Marseillaise, clamée par dix mille voix unies, reprise aussitôt par dix mille autres, passait et repassait sur la ville, faisait palpiter les emblèmes, gonflait les yeux de larmes, s'élançait comme une marée vers la cathédrale, s'enroulait à sa tour et s'en allait finir dans un baiser à l'immense drapeau tricolore qui flottait au haut de la flèche.

C'est dans cet embrasement d'enthousiasme, dans cette rumeur de vivats que défilèrent derrière leur chef victorieux, aux accents d'une musique triomphale, nos chasseurs à pied, nos coloniaux, nos tirailleurs, nos fantassins, nos artilleurs, nos cavaliers...

Gouraud avait fait placarder sur les murs une proclamation aux habitants. Elle commençait ainsi : « Le jour de gloire est arrivé... » Elle se terminait par ces mots : « A cette heure solennelle et magnifique qui proclame le triomphe du Droit, de la Justice, de la Liberté sur la force brutale, unissons-nous, Alsaciens délivrés et soldats libérateurs, dans le même amour… Vive la France ! Vive l'Alsace ! Vive la République ! »

 

*

 

Collaborateur d'Alexandre Millerand, alors commissaire général de la République en Alsace-Lorraine, le général Gouraud resta à Strasbourg jusqu'au mois d'octobre 1919.

Au cours de cette année, descendant un jour le Rhin et de passage à Mayence, Gouraud fut l'invité du général Mangin, son vieux compagnon de colonne au Soudan, qui occupait le palais du grand-duc de Hesse.

Mangin avait pour habitude de recevoir chaque soir, à sa table, l'officier commandant le détachement de garde. Ce jour-là, le détachement était constitué par un peloton de tirailleurs sénégalais et, au moment du repas, Mangin et Gouraud virent s'avancer vers eux, s'immobiliser à six pas et saluer avec distinction, un grand et mince lieutenant noir, au regard intelligent et droit.

Mangin lui demanda son nom.

- Touzé, dit-il.

- Mais, remarqua Gouraud, c'est le nom de famille de l'almamy Samory.

- Je suis un de ses fils, dit l'officier. Trois de mes frères ont été tués à la guerre.

Le hasard venait de réunir, après vingt et un ans, le vainqueur et le fils du vaincu, fraternellement unis sous le même drapeau.

 

 

 

EN SYRIE

 

Nommé le 8 octobre 1919 général en chef commandant l'armée du Levant et haut commissaire de France en Syrie, Gouraud débarqua à Beyrouth le 21 novembre.

Il reçut des populations un accueil chaleureux.

Mais les difficultés aussitôt commencèrent. Non seulement, en effet, il s'agissait ici de réaliser à l'intérieur l'organisation complète d'un pays qui venait de subir cinq années de famine et de tyrannie, mais il fallait encore protéger ses malheureux habitants contre leurs ennemis de l'extérieur : les bandes de l'émir Fayçal à l'est, les Turcs au nord. Et, achevant sur ce continent d'Asie le geste de libération accompli sur les champs de bataille sanglants d'Europe, les soldats français allaient, une fois encore, lutter pour la défense d'un peuple injustement opprimé.

Pour faire face aux oppresseurs, le commandant en chef de l'armée du Levant ne disposait que d'effectifs et de moyens assez faibles. Pourtant Alep fut prise et occupée, ainsi que Damas. A Ourfa, la petite garnison française, composée de 12 officiers et de 460 hommes, soutint un siège terrible de soixante et un jours. A Aïntab, nos colonnes déployèrent pareillement des prodiges d'héroïsme.

Ces sacrifices ne furent pas consentis en vain. Dès juillet 1920, Fayçal était mis définitivement hors de cause à la suite du combat de Khan Meisseloun, et une année plus tard les Turcs s'engageaient, par l'accord d'Angora, à respecter les frontières de Syrie.

 

*

 

Parallèlement à cette oeuvre de libération et tandis qu'il défendait ainsi les territoires confiés au mandat de la France contre les troupes étrangères, Gouraud transformait l'existence intérieure du pays, créait des routes nombreuses, développait le commerce et l'industrie.

S'efforçant de réaliser une armature politique capable de permettre une vie nationale, il constituait quatre grands États autonomes, réunis sous la tutelle de la France, les États d'Alep, des Alaouites, du Grand-Liban et de Damas.

C'est en se rendant un jour de Damas dans la région du lac de Tibériade, pour visiter des tribus amies, que Gouraud fut victime, sur la route, d'un double attentat heureusement manqué. Des brigands déguisés en gendarmes tirèrent des coups de feu sur sa voiture. Des balles traversèrent la manche gauche du dolman, mais sans atteindre Gouraud. Par contre, le gouverneur de Damas, qui était assis à son côté, reçut trois blessures.

Un peu plus loin, la voiture ayant croisé un groupe de cavaliers armés, ceux-ci, reconnaissant soudain Gouraud, firent brusquement demi-tour et s'élancèrent menaçants à sa poursuite. Mais l'auto prit de la vitesse et les distança...

Ce n'étaient là toutefois qu'incidents isolés auxquels Gouraud ne voulait pas attacher d'importance. Pendant deux années encore, il continua son effort magnifique et patient. Il organisa de toutes pièces une administration locale qui, guidée d'abord par des conseillers français, assura bientôt toute seule la direction du pays.

Et lorsque au mois de juin 1923 les États syriens, entièrement pacifiés et réorganisés, s'unirent en Fédération, on put voir là, véritablement, la consécration officielle de l'oeuvre entreprise et heureusement menée.

Aussi bien, quand le ministre appela Gouraud au Conseil supérieur de la Guerre, suprême échelon de notre hiérarchie militaire, le président du Conseil Poincaré le nomma-t-il, en le félicitant, « le pacificateur et l'organisateur de la Syrie ».

 

 

 

L'APOTHÉOSE

 

A peine débarqué d'Orient, de nouveau Gouraud rembarque !

Mais, cette fois, c'est pour le Nouveau Monde, invité par les anciens combattants de la Rainbow Division, qu'il a eue sous ses ordres, on s'en souvient, en juillet 1918, en Champagne.

Il va présider, au côté du général Pershing, la réunion annuelle de leur association, fixée par un pieux hommage à la date anniversaire de la bataille.

Au cours d'un voyage triomphal, il traverse la plus grande partie de l'Amérique. Il est l'hôte acclamé de toutes les grandes villes de l'Est : New York, Washington, Baltimore, Pittsburgh, Colombus, Buffalo, Boston... des villes du Middle-West, Chicago, Indianapolis, des Moines, Mineapolis, Kansas-City, où l'atteint un télégramme du gouvernement français le nommant gouverneur militaire de Paris.

Il parcourt les Montagnes Rocheuses et la Californie et s'arrête à San Francisco, Los Angeles, Sacramento...

Il revient à travers le Texas, fait halte à la Nouvelle-Orléans, et remonte à Washington pour représenter le gouvernement de la République française aux obsèques du président Harding...

Pendant tout ce voyage, il n'est pas un seul jour, pas une seule circonstance où Gouraud n'ait reçu la preuve la plus solennelle et la plus émouvante de l'amitié affectueuse que les anciens combattants américains gardaient indéfectiblement à la France.

Le 3 septembre 1923, Gouraud prenait officiellement possession du gouvernement militaire de Paris.

L'année suivante, l'Institut de France l'appelait à l'honneur de prendre la parole dans la séance publique annuelle des cinq Académies et Gouraud choisissait d'y traiter ce sujet : « L'architecture militaire franque en Syrie », évoquant pour ses auditeurs l'histoire et le visage des châteaux forts construits par les croisés à Antioche, Kalaat, Siman, Harim, Banyas, Markab, Massyaf, Kadmous, Sahioum, Tartous, Safita, Kalaat el Hossen, Tripoli, Belmont, Gibelet, Sajette, Beaufort, Tibnin...

En 1925, il fut envoyé en Pologne représenter l'armée française aux premières grandes manoeuvres de l'armée polonaise.

En 1927, il fut l'hôte de la Norvège.

En 1928, celui du Danemark.

En 1929, celui du gouvernement britannique dans l'Empire des Indes.

Au mois de juillet de la même année, de nouveau celui des anciens combattants américains ; et au mois d'août, celui de l'Italie...

Il n'est guère de ciel au monde occidental qui n'ait résonné de vivats saluant son passage.

 

*

 

Aussi bien, son cabinet de travail des Invalides était-il peuplé de souvenirs innombrables où se trouvaient mêlés des étendards, des fanions et des armes, des tapis précieux, des dépouilles de fauves, des épées de chefs rebelles, des selles de guerriers indigènes, des lances, des hommages de chefs d'État, des cadeaux de rois noirs, des joyaux évocateurs du courage et de la gloire militaires...

Sur la cheminée de marbre blanc chevauchait un Lyautey superbe, portant l'ample burnous aux plis antiques. Aux murs, en émouvant symbole de tout un passé réalisé, de toute une ligne de vie suivie sans détour, le Rêve, d'Édouard Detaille, les Enrôlements volontaires en 1792, de Vinchon, et les Derniers Rebelles, de Benjamin Constant.

Dans un angle, l'Inconnu, un poilu de bronze en capote verdie, les pieds enracinés dans une boue épaisse, le corps jailli, dressé, cambré, le buste haut, serrant dans ses deux poings virils la hampe d'un drapeau déployé dont la soie cache en ses plis, à jamais, son visage secret extasié dans un baiser et dans la mort...

 

*

 

Le 17 septembre 1937, le général Gouraud, atteint par l'inexorable limite d'âge, transmettait son commandement.

A cette prise d'armes solennelle assistèrent des légions d'ombres.

Sans visages, sans corps, sans membres, on distinguait néanmoins leurs uniformes et leurs insignes. On devinait que toutes avaient revêtu en ce jour la tenue qu'elles portaient à leur dernier combat, lorsque brusquement le paysage chavira autour d'elles et qu'elles se sentirent emportées très haut, loin de la terre, sur un linceul d'enseignes déployées.

Il y avait là, avertis par on ne sait quels mystérieux signes, accourus pour lui rendre encore une fois les honneurs, tous ceux du Soudan et du Tchad, du Maroc et de la Syrie, de la Champagne et de l'Argonne, coiffés de chéchias, de képis, de bérets, de casques, tous ceux qu'il conduisit de pays en pays et de victoire en victoire pour assurer à la Patrie sa grandeur, sa liberté et son salut.

 

*

 

L'Histoire de la France gardera son nom.

 

Il a bien servi.

 

 

 

FIN

 

 

 

 

Livres 14-18