REVUE DES DEUX MONDES
tome XXX - 1915
COMMENT S'EST FAITE
L'INVASION
DU
GRAND-DUCHÉ DE
LUXEMBOURG (1)
L'occupation du territoire
luxembourgeois, qui marqua le début des hostilités dans la guerre actuelle et fut
le premier acte par lequel l'Allemagne manifesta son mépris des traités, a
donné lieu aux récits les plus fantaisistes. Entre la légende qui représente
une jeune souveraine barrant elle-même l'entrée de sa capitale au flot de
l'invasion et le reproche fait à la grande-duchesse Marie-Adélaïde d'avoir
ouvert son palais à l'impérial et trop redouté visiteur, se placent beaucoup
d'anecdotes qui tendent à donner une fausse idée de la mentalité du petit
peuplé pris à la gorge par l'étreinte teutonique. On ne trouvera peut-être pas
inutile qu'un témoin oculaire fasse un exposé impartial des faits tels qu'ils
se sont vraiment passés.
Était-ce ignorance du danger ou
insouciance à l'égard de ce qui ne peut s'éviter, les Luxembourgeois ne se
préoccupaient guère de l'orage qui, depuis une dizaine de jours, grondait à
l'Orient loin de leurs frontières.
(1) Le comte F. van den Steen de Jehay, auteur de cet
article, était ministre de Belgique à Luxembourg au moment de l'entrée des
troupes allemandes dans le Grand-Duché. Sa présence y fut « tolérée »
pendant quelques jours, après l'expulsion du représentant de la France, M. A.
Mollard. Le récit du comte Fr. de Jehay est de ceux qui mettent les choses au
point par la précision des détails et l'impartialité des appréciations.
Cependant, M. Eyschen, ministre
d'État, président du gouvernement, interrompant sa cure à Évian, rentrait à
Luxembourg dans la nuit du 29 au 30 juillet. Lorsque les inquiétudes devinrent
plus vives, ce fut bien vite de l'affolement. On vit des gens prévoyants
envahir les épiceries, acheter à tout prix les denrées de première nécessité,
s'approvisionner comme à la veille d'un siège, En même temps, commença l'exode
des étrangers.
Le 31 juillet, au matin, une nouvelle
alarmante se propagea, rapidement dans la ville : les ponts de la Moselle
avaient été barricadés du côté de l'Allemagne. M. Eyschen prit la peine de
venir me voir, ainsi que mes collègues de France et d'Italie (2). Il voulait, disait-il, nous rassurer en nous apportant des renseignements
exacts. Des informations recueillies par la gendarmerie, il résultait que,
pendant la nuit, la route avait été effectivement barrée sur la rive allemande,
à l'extrémité des ponts de Schengen, de Remich et de Wormeldange, mais
seulement en vue de vérifier l'identité des personnes qui passaient en voiture
ou en automobile. Les barrières avaient été enlevées dès le matin.
(2) L'Allemagne, la Belgique, la France et l'Italie
étaient les seuls pays représentés par des diplomates à résidence fixe dans le
Grand-Duché.
Ce qui, à ce moment, préoccupait le
plus vivement les autorités luxembourgeoises et les dirigeants de la grande
industrie était la perspective de devoir éteindre les hauts fourneaux, faute de
combustible. On disait, en effet, que les arrivages de coke de la Westphalie
étaient arrêtés. Que ferait-on des milliers d'ouvriers qui se trouveraient sans
travail ? Le comte della Torre di Lavagna, ministre d'Italie, craignait de
voir la situation devenir fort critique pour ses nationaux, particulièrement
nombreux dans le canton d'Esch-sur-l'Alzette.
Dans le courant de la journée, on
apprit que la Cour grand-ducale, qui devait, très prochainement, partir pour
Hohenburg, avait provisoirement renoncé à son séjour en Bavière. A trois heures
de l'après-midi, M. Eyschen me communiquait le télégramme qu'il venait de
recevoir, et d'après lequel l'état de guerre était proclamé dans toute
l'Allemagne, sauf la Bavière, en vertu de l'article 68 de la Constitution de
l'Empire. A cinq heures, la publication de cette nouvelle par les éditions spéciales
des journaux provoquait une véritable panique. Quantité de personnes se
décidaient à quitter le Grand-Duché, craignant de voir les communications
interrompues. Déjà on annonçait que les trains ne circulaient plus dans la
direction de Trois-Vierges. Renseignements pris, les seuls trains supprimés
étaient ceux de Luxembourg-Thionville et de Trois-Vierges-Saint-Vith.
La journée du lendemain se passa dans
la plus grande agitation. Les légations et consulats étaient assiégés de personnes
qui venaient demander des passeports et des papiers d'identité, de miliciens
rappelés sous les drapeaux, de volontaires désireux de s'enrôler. Les chefs
d'industrie se résignaient à éteindre plusieurs hauts fourneaux, et des trains
spéciaux étaient organisés pour rapatrier les ouvriers italiens.
On sait que ce même jour, samedi 1er
août, à sept heures et demie du soir, le comte de Pourtalès, ambassadeur
d'Allemagne à Pétersbourg, remettait à M. Sazonoff la déclaration par laquelle
son souverain, au nom de l'Empire allemand, se considérait « comme en
état de guerre avec la Russie. » Relatons ici un incident resté peu connu,
bien qu'il ait été révélé à la Chambre des députés luxembourgeoise (3), et dont on saisira l'importance en tant qu'il prouve la préméditation, de
la part de l'Allemagne, de violer la neutralité du grand-duché. Dans le courant
de l'après-midi du 1er août, - c'était donc avant toute déclaration
de guerre, - quelques soldats allemands, commandés par deux officiers, avaient
passé la frontière, occupé la gare de Trois-Vierges et arraché les rails en
territoire luxembourgeois, sur une longueur de 150 mètres. Le commandant du
poste de gendarmerie et le bourgmestre de la localité étant accourus, on
téléphona à Luxembourg. Le ministre d'Allemagne télégraphia à Berlin et bientôt
arriva cette réponse : le fait signalé ne pouvait être que le résultat
d'instructions mal comprises. N'est-il pas manifeste que l'erreur consistait en
ce que l'ordre d'occuper une gare proche de la frontière avait été exécuté
quelques heures trop tôt ?
(3) Séance du 3 août 1914.
Ce fut dans la nuit du 1er au
2 août, entre une et deux heures du matin, que les premiers corps de troupes
franchirent la Moselle à Wasserbillig. A cinq heures du matin, un automobile,
dans lequel se trouvaient des officiers coiffés du casque à pointe, était
aperçu aux portes de Luxembourg, dans le faubourg de Clausen. A six heures, M.
Henrion, conseiller du gouvernement, sonnait à la porte de la Légation du Roi,
et, tout d'une haleine, m'apprenait que la neutralité du Luxembourg avait été
violée, que la ville ne tarderait sans doute pas à être occupée, que tous les
membres du gouvernement étaient réunis et siégeaient en permanence. Je courus
au bureau télégraphique ; je pus expédier à Bruxelles un télégramme
annonçant la fâcheuse nouvelle ; puis, j'allai à l'hôtel du gouvernement
où je trouvai M. Eyschen et ses trois collègues ministériels, MM. Mongenast, de
Waha et Braun, ainsi que M. Munchen, bourgmestre de la ville de Luxembourg, consternés
et occupés à rédiger une protestation qui devait être remise immédiatement au
ministre d'Allemagne, M. von Buch, et une proclamation adressée à la
population.
Vers les neuf heures du matin, un
train blindé comprenant neuf wagons et un truck chargé de rails, pénétrait dans
la gare. Il en descendait une compagnie de soldats du génie. Au capitaine qui
le commandait, le lieutenant Franck, de la gendarmerie luxembourgeoise, fut
chargé de remettre une protestation. Ce capitaine déclara qu'il avait pour
mission d'occuper la gare et les lignes de chemins de fer.
D'autres trains ne tardèrent pas à
amener de nouvelles troupes. Il en arriva ensuite par toutes les routes de
l'Est et du Nord. Bientôt ce ne furent pas seulement la gare, mais les ponts
qui furent gardés. Des patrouilles sillonnèrent la ville en tous sens ;
des sentinelles furent placées dans les bâtiments de la poste et du télégraphe.
Le service télégraphique ne put continuer à fonctionner que sous le contrôle de
l'autorité militaire occupante.
Tels sont les faits. Quelles furent
les raisons invoquées pour les justifier ?
Dans le cas du Luxembourg, comme dans
celui de la Belgique, le mot d'ordre donné à Berlin fut que la neutralité du
pays envahi avait déjà été violée ou était
sur le point d'être violée par la France. « Les mesures militaires
sont devenues inévitables à notre plus grand regret, dit le télégramme adressé
le 2 août par M. de Jagow à M. Eyschen, par le fait que nous avons des
nouvelles certaines d'après lesquelles les troupes françaises sont en marche
sur Luxembourg... En présence du péril imminent, nous n'avions malheureusement
plus le temps d'en aviser préalablement le gouvernement luxembourgeois. »
On remarquera l'ambiguïté de
l'expression : « sont en marche sur Luxembourg (4). » Les troupes françaises ont-elles ou n'ont-elles pas franchi la
frontière du Grand-Duché ? M. de Jagow s'abstient de le dire, comme si ce
point, essentiel dans l'espèce, n'était qu'un détail sans importance. Le
télégramme du chancelier que M. von Buch était chargé de communiquer au
gouvernement luxembourgeois n'est pas plus explicite (5). Mais les autorités militaires, qui de la théorie passent à l'action, ne
s'embarrassent pas de scrupules de véracité. Aux troupes qui pénètrent dans le
Grand-Duché, pays qu'il ne faut pas traiter en ennemi, on fait croire que des
tirailleurs français sont cachés dans les bois, que des patrouilles de
cavalerie et d'automobiles ont déjà sillonné la contrée. A chaque tournant de
la route, l'avant-garde s'attend à voir paraître l'adversaire. Un officier
appartenant à un des premiers détachements avoue à un ami luxembourgeois, qui
m'a répété le propos, qu'il était persuadé, lorsqu'il reçut l'ordre, le matin,
de se mettre en marche, d'être tué avant la fin de la journée.
(4) Le texte allemand dit: «
...dass wir zuverlässige Nachrichten haben, wonach französische Streitkräfte im
Vormarsch auf Luxemburg sind. »
(5) Lecture de ces deux télégrammes fut donnée par M.
Eyschen à la Chambre des députés luxembourgeoise dans la séance du 3 août 1914.
Il y a plus : un document subsiste qui
établit comment procédait le haut commandement allemand. pour répandre les
fausses nouvelles qui devaient légitimer certaines opérations militaires. Dans
ses fourgons, le général commandant le VIIIe corps d'armée emportait
quelques centaines d'exemplaires d'une proclamation, préalablement imprimée à
Coblence, où il était dit que la France avait commencé, sur le sol luxembourgeois, les hostilités contre l'Allemagne. M.
Eyschen a raconté à la Chambre des députés comment, s'étant rendu compte du
fâcheux effet que produirait sur la population du pays un mensonge trop
évident, le général Tülff von Tscheppe und Weidenbach avait renoncé à
distribuer ce factum. Mais il était trop tard. Le chauffeur de son automobile
en avait déjà remis quelques exemplaires à des curieux groupés devant l'hôtel
de la légation d'Allemagne à Luxembourg.
Lorsque le mensonge vient d'en haut,
les subalternes qui le recueillent et le répètent peuvent être de bonne foi.
Nous avons déjà cité le cas de cet officier de l'avant-garde qui s'attendait,
à tout instant, à voir paraître des uniformes français. Celui qui est à ce
point suggestionné voit des ennemis partout. Fut-il victime d'une hallucination
semblable, l'officier qui fit à M. Eyschen et au major van Dyck, commandant la
gendarmerie du Grand-Duché, la réponse que nous allons rapporter ?
Nous avons dit que le 2 août, de grand matin, des autos militaires allemands
furent d'abord aperçus dans le faubourg de Clausen, situé au Nord-Est de
Luxembourg. Prévoyant que les corps de troupes qu'on savait être en marche
arriveraient bientôt aux portes de la ville, le président du gouvernement, M.
Eyschen, donna l'ordre au major van Dyck de se poster au pont du Bock où
aboutit la route de Trèves. Le major avait pour mission de remettre une
protestation au premier officier allemand qui se présenterait. Arrivé au
célèbre viaduc, connu de tous les touristes qui ont visité Luxembourg, le major
van Dyck fit placer sa voiture en travers de la route et attendit les événements.
Bientôt débouche de la route Trèves un automobile qui se met à gravir la pente
du Bock. Mais voici qu'il s'arrête, puis, subitement, rebrousse chemin. C'est
un train blindé qui, trois heures plus tard, amènera les premières troupes
chargées d'occuper la capitale. L'officier qui commandait ce détachement fut
prié de se présenter devant le chef du gouvernement, de faire connaître les
ordres qu'il avait reçus. « Le major van Dyck vous attendait au pont du
Bock, lui dit M. Eyschen. Pourquoi l'automobile qui se dirigeait de ce côté
n'a-t-il pas poursuivi sa route ? » - « On a. tiré
sui lui, » répondit l'officier allemand. -
« Je vous donne à cet égard un démenti formel, repartit le major van Dyck
qui assistait à l'entretien. J'étais là seul avec un de mes hommes et nous
n'avions pas d'armes (6). »
(6) Le major van Dyck, commandant la force armée du
Grand-Duché, était aussi aide de camp de S. A. R. la Grande-Duchesse. Son
automobile, confondu avec une des voitures de la Cour, donna lieu sans doute à
la légende d'après laquelle la Grande-Duchesse elle-même avait barré l'entrée
de sa capitale aux troupes envahissantes.
***
La violation de la neutralité du
Luxembourg créait une situation particulière au point de vue diplomatique. Le Grand-Duché
n'étant en guerre avec personne, les représentants des nations belligérantes
résidant à Luxembourg avaient le droit et le devoir de rester à leur poste, et
leur protection devait être assurée par les soins du gouvernement auprès
duquel ils étaient accrédités. Néanmoins, dès le 4 août, M. Mollard, ministre
de France, fut invité, par l'entremise du gouvernement grand-ducal, « à
quitter aussitôt que possible le Luxembourg et à se rendre en France ;
autrement, - ajoutait la lettre de M. von Buch à M. Eyschen, - les autorités
militaires allemandes se trouveraient dans la pénible obligation de placer M.
Mollard sous la surveillance d'une escorte militaire et, en cas extrême, de
procéder à son arrestation (7). »
(7) Livre Jaune français, n° 139.
Je ne me faisais aucune illusion. Ce
même jour, 4 août, l'Allemagne ayant déclaré la guerre à la Belgique et les premières
troupes allemandes ayant pénétré en territoire belge et brûlé Visé (8), je m'attendais à être l'objet du même traitement que mon collègue de
France. Cependant, quelques jours passèrent sans que je fusse inquiété. On semblait m'ignorer ou m'oublier. De mon
côté, pour ne donner prétexte à aucune plainte, je me constituai prisonnier
volontaire chez moi. Je ne sortis plus de la légation après m'être acquitté du
message dont me chargeait le dernier télégramme que je reçus de mon
gouvernement, le 5 août, à deux heures de l'après-midi, télégramme qui me
prescrivait de faire savoir au gouvernement grand-ducal que l'Allemagne avait
violé la neutralité belge et que la Belgique résisterait par la force à cette
agression. Le même soir, M. Eyschen vint me dire que le général von Fuchs, à
qui il avait parlé de la situation du ministre de Belgique, avait répondu qu'il
n'avait pas d'instructions en ce qui. me concernait, et que lui-même serait
remplacé le lendemain par un, général de rang supérieur qui aurait peut-être
reçu des ordres de Berlin. Toutefois, ni le lendemain, ni le surlendemain,
aucune communication ne me fut faite. Je ne quittais pas ma demeure, mais
continuais à recevoir les nombreux compatriotes qui recouraient aux bons
offices de la légation.
(8) Au moment de l'expulsion de M. Mollard, ces faits
n'étaient pas encore connus à Luxembourg. M. von Buch, ministre d'Allemagne,
proposa même de confier la protection des intérêts français au ministre de
Belgique (Livre Jaune, n° 139). Lorsque M. Eyschen me fit part de cette
intention, je ne pus m'empêcher de lui dire : « Ce n'aurait pas été
pour longtemps, s'il est vrai que l'Allemagne songe à violer aussi la
neutralité de la Belgique. »
Le samedi, 8 août, à trois heures de
l'après-midi, M. Eyschen vint en personne me remettre la lettre par laquelle il
me faisait connaître que l'autorité militaire allemande demandait mon départ.
Le ministre d'État se disait navré d'avoir à me faire une telle communication.
Il ajoutait que les autorités militaires conseillaient le voyage par chemin de
fer, parce que le voyage en automobile m'exposerait « à être arrêté trop
souvent pour des motifs de contrôle. » La lettre que M. Eyschen avait
reçue du ministre d'Allemagne portait que le général commandant me priait
« d'organiser » mon départ de telle façon que, dans les vingt-quatre
heures, je pusse « entrer en relation personnelle à Coblence avec le
général de Ploetz » au sujet de mon voyage ultérieur (9).
(9) 1er Livre Gris belge, n° 66.
On comprendra que, dans les termes où
elle était formulée, cette « invitation » me parut tenir trop peu
compte des égards et immunités dont un représentant diplomatique peut se réclamer.
Non seulement le temps qui m'était accordé pour mes préparatifs de départ était
restreint, car je devais quitter Luxembourg le lendemain à cinq heures du
matin, mais on me traçait un itinéraire qui me faisait passer par l'Allemagne,
sais me garantir que je n'y serais pas retenu. Aucune promesse ne m'était faite
quant à l'inviolabilité de mes bagages et des papiers que je tenais à emporter.
Dans la réponse par laquelle
j'accusais à M. Eyschen réception de sa communication, après avoir déclaré que
je m'inclinais « devant un désir qui n'était que l'expression de la
force, » j'ajoutais : « La lettre de Votre Excellence me dit que
les autorités militaires conseillent le voyage par chemin de fer plutôt que par
automobile. Je me conforme à cette suggestion et suis prêt à quitter Luxembourg
demain, à l'heure qui me sera indiquée, et à prendre par train la direction de
Coblence, à la condition toutefois que, dans cette ville, je sois autorisé à
regagner immédiatement la Belgique par telle voie qui semblera possible et que
les immunités diplomatiques me soient garanties tant que je me trouverai sur le
territoire de l'Empire (10). »
(10) 2e Livre Gris, n° 41.
Ayant revu M. von Buch, M. Eyschen revint
me dire que l'officier supérieur commandant actuellement à Luxembourg ne
pouvait prendre d'engagement que pour le trajet de Luxembourg à Coblence et
que, dans cette dernière ville, il appartiendrait au général von Ploetz de me
renseigner sur ce que j'avais à faire. Une telle réponse me paraissant trop
vague pour m'en contenter, je déclarai que je resterais à mon poste, quoi qu'il
advint, aussi longtemps qu'on ne pourrait m'en donner de plus satisfaisante.
Des instructions furent alors demandées à Berlin. Le lendemain, dans la
matinée, M. Eyschen m'apportant en personne un laissez-passer conforme aux
desiderata que j'avais exprimés et signé par le ministre d'Allemagne et le
général commandant le VIIIe corps d'armée. Il me faut ajouter qu'un
wagon-salon était mis à ma disposition. C'est dans ces conditions que je
quittai Luxembourg le dimanche 9 août, à midi. Après une notification un peu
brutale, la mesure d'expulsion dont j'étais l'objet fut exécutée avec
courtoisie. Un train spécial me ramena jusque Cranenburg, dernière station du
réseau allemand sur la ligne de Clèves-Nimègue.
***
On s'est demandé si le grand-duché de
Luxembourg avait entièrement satisfait à ses obligations internationales. Ce
fut le premier souci du gouvernement grand-ducal de se mettre, à cet égard, à
l'abri de tout reproche. Y a-t-il réussi ? Notre intention étant d'exposer
les faits et non de déterminer les responsabilités, nous ne ferons que poser
les termes du problème et signaler les éléments d'une solution impartiale.
Chacun sait que la neutralité imposée
au grand-duché de Luxembourg par le traité de Londres du 11 mai 1867 est une
neutralité désarmée. La forteresse de
Luxembourg est démantelée ; la fore armée ne peut être qu'une force de
police employée « au maintien du bon ordre. » Elle se compose d'une
compagnie de gendarmes et d'une compagnie de volontaires, comprenant au total
300 hommes.
Mais il y a d'autres moyens de
s'opposer à une invasion que la résistance à main armée. Les défenses qu'on
pourrait appeler passives ne sont pas interdites à un petit pays placé, par sa
situation géographique, dans une position particulièrement menacée. La capitale
du Luxembourg, bâtie sur un promontoire rocheux, se relie aux plateaux voisins
par des viaducs d'une hardiesse souvent admirée, et dont les piles recèlent des
chambres à explosifs. Les ponts sur la Moselle, certains tunnels auraient pu
être détruits pour ralentir tout au moins la marche d'une armée envahissante.
Faut-il reprocher au gouvernement grand-ducal de n'avoir pas eu recours à ces
moyens de défense, d'une efficacité restreinte, lorsqu'il n'y a point de force
armée pour y collaborer, mais qui eussent prouvé, tout au moins, que le pays
s'attachait désespérément à son indépendance ? En droit strict, le
reproche serait justifié. En fait, l'invasion fut si soudaine, qu'à accepter ce
que nous croyons être l'interprétation luxembourgeoise, le temps matériel
aurait fait défaut pour prendre une décision quelconque. C'est une question que
peuvent aider à résoudre non seulement les dates, mais les heures mentionnées
dans notre récit. On comprendra qu'elle puisse prêter à controverse, étant
donné qu'il suffit de quelques instants pour allumer la mèche d'une mine.
En passant, ne manquons pas de signaler
la mise en pratique d'une des thèses favorites de l'Allemagne, thèse suivant
laquelle un mauvais coup serait excusable, dès qu'il y a nécessité d'agir avec
promptitude. « Nous avons dû prendre des mesures pour la protection de
notre armée et la sûreté des voies ferrées, dit M. de Jagow dans son télégramme
du 2 août 1914 au président du gouvernement du Luxembourg... En présence du
péril imminent, nous n'avions malheureusement plus le temps d'en aviser
préalablement le gouvernement luxembourgeois. »
Peut-être la crainte d'attirer de
terribles maux sur leur pays fit-elle que les membres du gouvernement
grand-ducal préférèrent « avoir été surpris, » que d'avoir eu à
répondre à une sommation préalable. Et lorsque l'invasion fut un fait accompli,
aucune voix, à notre connaissance, ne s'éleva dans le grand-duché, contre
l'attitude résignée qui avait été adoptée. L'idée seule des conséquences
désastreuses qu'aurait entraînées la moindre résistance semble avoir été à ce
point terrorisante qu'elle écarta toute autre considération. « Que
pouvions-nous faire ? A quoi bon d'inutiles sacrifices ? »
telles sont les phrases que nous entendîmes souvent répéter.
En laissant à qui de droit le soin de
prononcer un jugement définitif, il sera permis à un Belge, qui éprouve une
légitime fierté de la manière dont son propre pays s'est comporté, de poser
tout au moins cette question : Les partisans d'une prudente abstention
ont-ils apprécié toute la valeur du service qu'un petit peuple, matériellement
impuissant, mais grandi par une noble audace, aurait pu rendre à la cause de la
justice ? Toutefois, si l'effet moral d'une tentative de résistance eût
été considérable, il est clair que, dans le cas du Luxembourg, privé par les
traités de forteresses et d'armée, le résultat stratégique d'une telle
tentative eût été minime.
***
N'y a-t-il pas lieu à critique dans le
fait d'avoir été trop optimiste, trop confiant ? L'éminent homme d'État
qui, depuis plus de trente ans, préside aux destinées du Luxembourg, ne m'en
voudra pas, je pense, d'exprimer l'opinion que, de ce côté, sa prévoyance a été
en défaut (11). Cet optimisme, d'ailleurs, ne
s'appuyait-il pas sur des arguments solides en apparence ? Lorsque je
signalais à M. Eyschen le réseau de lignes stratégiques qui encerclait le
Luxembourg, lorsque je lui parlais du danger qu'il y avait à laisser entre les
mains d'une administration allemande les principales lignes de chemins de fer
du Grand-Duché, le ministre d'État me répondait : « Nous avons pris
nos précautions. Lisez l'article 2 de la convention du 11 novembre 1902 entre
le grand-duché de Luxembourg et l'Empire allemand, renouvelant et prorogeant le
contrat d'exploitation des chemins de fer Guillaume-Luxembourg. »
(11) Ces pages étaient déjà livrées à l'impression
lorsque nous est parvenue l'attristante nouvelle de la mort du président du
gouvernement luxembourgeois. Sa mémoire ne souffrira pas de l'appréciation que
nous émettons ici, puisque, avant tout, elle met en évidence la loyauté de
l'homme politique qui ne pouvait concevoir qu'on manquât à la parole donnée, à
un engagement solennel et écrit. Avec l'unanimité de ses concitoyens, rendons
hommage à celui qui, jusqu'à la veille de sa mort, travailla pour le bien de
son pays et laissera à tous ceux qui furent en rapports avec lui le souvenir
d'un noble coeur et d'une belle intelligence.
Cet article mérite, en effet, de fixer
l'attention. En voici la teneur : « Le gouvernement impérial s'engage
à ne jamais se servir des chemins de fer luxembourgeois, exploités par la direction
générale impériale des chemins de fer d'Alsace-Lorraine, pour le transport de
troupes d'armes, de matériel de guerre et de munitions, et à ne pas en user pendant une guerre dans laquelle l'Allemagne serait
impliquée, pour l'approvisionnement des troupes, d'une façon incompatible
avec la neutralité du Grand-Duché, et, en général, à ne causer ou tolérer, à
l'occasion de l'exploitation de ces lignes, aucun acte qui ne fût en parfait
accord avec les devoirs incombant au Grand-Duché comme État neutre... »
Qu'on rapproche ce texte de l'ordre
remis au capitaine qui, le 2 août 1914, amena à Luxembourg le premier train
militaire blindé. Interrogé au sujet de ses instructions, cet officier répond
qu'il a pour mission d'occuper la gare et les lignes de chemin de fer. Dans son télégramme du même jour, M. de
Bethmann-Hollweg déclare : « Nous avons dû prendre des mesures pour la sécurité des chemins de fer du
grand-duché exploités par nous... » Il ajoute, il est vrai :
« en prévision d'une attaque des Français (12). »
(12) « Unsere militärischen
Massnahmen in Luxemburg bedeuten keine feindselige Handlung gegen Luxemburg,
sondern lediglig Massnahmen zur Sicherung der in unserm Betrieb befindlichen
dortigen Eisenbahnen gegen Überfall der Franzosen. » Télégramme du chancelier à M. Eyschen communiqué à la
Chambre des députés luxembourgeoise, séance du 3 août 1914.
En ce qui concerne l'invasion de la
Belgique, des juristes d'outre-Rhin ont essayé de prouver qu'en l'espace de
trois quarts de siècle la situation internationale s'était modifiée si
profondément qu'il fallait considérer les traités de 1831 et 1839, garantissant
la neutralité belge, comme surannés. A quels subtils arguments faudrait-il
recourir pour appliquer la même thèse à une convention signée moins de douze
ans avant sa violation ? Et quelle durée pourra-t-on assigner dorénavant
aux engagements au bas desquels l'Allemagne mettra sa signature (13) ?
(13) Dans les protestations qu'il a formulées à Berlin
contre la violation de la neutralité luxembourgeoise, le gouvernement
grand-ducal n'aura pas manqué, sans doute, de signaler la double atteinte au
respect des conventions internationales que cette violation impliquait. M.
Eyschen dut être particulièrement déçu par la méconnaissance d'un engagement
dont il avait été le négociateur et qui lui semblait une si sérieuse garantie.
Son discours à la Chambre des députés du 3 août 1914 ne mentionne cependant pas
spécialement le traité de 1902. L'étonnante désinvolture avec laquelle
l'Allemagne considéra que ce traité, comme beaucoup d'autres, n'avait que la
valeur d'un « chiffon de papier » a fait l'objet d'un excellent
article publié par le Journal de Genève,
dans son numéro du 30 novembre 1914.
***
Ce n'est point seulement l'attitude du
gouvernement luxembourgeois, c'est aussi celle de la cour grand-ducale qui a
donné lieu à commentaires et à critiques. Nous touchons ici un sujet délicat
qu'il convient de traiter avec réserve. Il nous sera permis cependant de
préciser certaines situations qu'on peut considérer comme faisant déjà partie
du domaine de l'histoire. Ce serait une erreur de croire que la maison de
Nassau n'a eu que des sympathies pour le régime que représente l'hégémonie
prussienne au sein de l'Empire allemand. Pour qu'il en fût ainsi, il faudrait
supposer que cinquante ans ont suffi à dissiper les regrets et les rancunes que
firent naître les dépouillements effectués au lendemain de Sadowa. Une
anecdote, qui nous a été rapportée de bonne source, fera comprendre combien les
sentiments intimes des princes sont parfois en contradiction avec les
apparences qu'imposent les devoirs officiels. On connaît le refrain de l'air
national luxembourgeois : Der Feierwon
:
Mîr welle bleine wat mîr sin, ce qui signifie :
« Nous voulons rester ce que nous
sommes. »
A un moment où l'indépendance
luxembourgeoise se trouvait particulièrement menacée (14), le sentiment populaire, au lieu de bisser ce refrain, y introduisit comme
variante un second vers :
Mîr welle jo Keng Preise gin, dont le sens est :
« Nous ne voulons pas devenir
Prussiens. »
(14) Ce fut en 1866 ou 1867, suivant M. G. Wampach, Le Luxembourg neutre. Paris, 1900, p.
113.
Or, lorsqu'en 1890, le grand-duc
Adolphe succéda au roi des Pays-Bas Guillaume III, par suite de l'extinction,
quant aux mâles, de la ligne cadette de la maison de Nassau, les Luxembourgeois
ne laissèrent pas de se montrer quelque peu méfiants à l'égard du prince allemand qui allait les gouverner. Les
plus frondeurs eurent l'audace de donner libre cours à ces sentiments le jour
où le nouveau grand-duc fit son entrée dans la capitale. Autour de la voiture
dans, laquelle il se trouvait, on chantait avec enthousiasme le refrain
national avec la variante : Mîr welle jo
Keng Preise gin. Le grand-duc ne pouvait ouvertement approuver cette manifestation
bruyante, mais des témoins m'ont assuré que sa satisfaction intime était
visible. On en devine le motif : jamais le prince n'avait pardonné à la
Prusse de l'avoir dépouillé de son beau duché de Nassau.
La jeune souveraine qui porte
actuellement la couronne grand-ducale de Luxembourg, née le 14 juin 1894,
compte à peine vingt et un ans. Avant d'avoir atteint sa majorité, fixée par la
Constitution à dix-huit ans, elle régna cinq mois sous la régence de sa mère,
la grande-duchesse Marie-Anne, régence commencée sous le précédent règne
pendant la longue maladie du grand-duc Guillaume. Naturellement réservée, d'un
caractère réfléchi et prudent qui pourrait faire croire à de la timidité si,
dans certaines circonstances, on ne voyait cette réserve faire place à beaucoup
de fermeté, la grande-duchesse Marie-Adélaïde n'a guère manifesté, jusqu'à ce
jour, des idées personnelles. Confiante dans le talent et la sagesse d'un
ministre qui a prouvé son dévouement à la dynastie et au pays, elle semble
disposée à laisser le plus longtemps possible le gouvernail du pouvoir exécutif
entre les mains de l'homme d'État expérimenté que tous les partis respectent.
On a reproché à la grande-duchesse
d'avoir une cour composée en majeure partie de dignitaires allemands. On a
parlé d'influences occultes, d'ingérence dans la politique intérieure ;
l'entourage de la souveraine a été qualifié de « camarilla. » Les
critiques qui se sont fait jour, à ce sujet, dans la presse et même à la
Chambre, ont pu paraître déplacées, tout au moins dans les termes où elles se
formulaient. Ce qui en faut retenir, c'est avant tout le sentiment
d'indépendance qu'elles trahissaient, la manifestation de l'opinion publique
affirmant le désir du peuple luxembourgeois d'être affranchi de toute direction
germanique. Les apparences sont parfois plus fâcheuses que la réalité. S'il a
semblé que la Cour grand-ducale prenait trop souvent langue à Berlin, on peut
supposer que cette déférence était due plutôt à la crainte qu'à la sympathie,
et nous admettrions volontiers qu'elle était plus affectée que sincère. Il
n'est, en tout cas, pas douteux que la grande-duchesse Marie-Adélaïde a
ressenti vivement la manière dont ses droits souverains et l'indépendance du
pays ont été méconnus et que ce fut, pour la jeune princesse, une cruelle
désillusion de se voir traitée si brutalement par l'omnipotent voisin pour
lequel son gouvernement et elle-même avaient eu tant d'égards.
***
Un des plus sérieux reproches qui
aient été faits aux Luxembourgeois désireux de maintenir leur nationalité est
de n'avoir pas suffisamment défendu leur indépendance économique. Non seulement
tout a été mis en oeuvre pour faciliter l'établissement dans le pays de
puissantes firmes allemandes, telles que la
Gelsenkirchener-Bergwerks-Aktien-Gesellschaft, mais la plupart des firmes
luxembourgeoises font aujourd'hui partie de syndicats allemands ou ont confié
la direction de leurs entreprises à une majorité d'administrateurs allemands.
Un notable luxembourgeois auquel je signalais, un jour, le danger de cette
manière d'agir, me répondit : « Les affaires sont les
affaires. » Était-ce cynisme, était-ce indifférence, était-ce
découragement ? Les gens positifs répondront :
« Qu'importe ! On ne change pas le cours des lois économiques. »
Il semble bien, en effet, qu'elle était inévitable, cette conséquence de
l'incorporation du Luxembourg dans le Zollverein.
Mais le Zollverein est une barrière artificielle, un endiguement qui a créé des
courants également artificiels.
Rien ne prouve que l'industrie luxembourgeoise
n'eût pas également prospéré en dehors de cette barrière. Et, si l'Empire
allemand a offert un vaste marché aux produits luxembourgeois, si, de plus, la
part du Grand-Duché, dans les recettes douanières communes, lui a procuré un
moyen facile d'équilibrer son budget, ces avantages ne laissent pas d'être
diminués par quelques drawbacks,
parmi lesquels il nous suffira de citer la cherté générale des moyens
d'existence devenue un des plus fréquents sujets de plainte de la population
grand-ducale.
Quelque opinion que l'on ait sur ces
questions, l'expérience n'a que trop démontré le danger de mettre les intérêts
en contradiction avec les aspirations politiques. C'est en vain qu'un peuple
prétendra maintenir son indépendance, c'est en vain qu'il proclamera cette
volonté dans le refrain de son hymne national, s'il ne réussit point à se
défendre contre une lente absorption économique.
FR. DE JEHAY.