Livres 14-18

 

 

 

LES CÉLÉBRITÉS D'AUJOURD'HUI

 

Le

Général Joffre

 

PAR

 

ALPHONSE SÉCHÉ

 

BIOGRAPHIE CRITIQUE

ILLUSTRÉ D'UN PORTRAIT-FRONTISPICE

ET D'UN AUTOGRAPHE

 

 

PARIS

BIBLIOTHÈQUE INTERNATIONALE D'ÉDITION

Edward SANSOT Éditeur

9, RUE DE L'ÉPERON, 9

 

 

 

IL A ÉTÉ TIRÉ DE CET OUVRAGE :

 

Six exemplaires sur Japon impérial, numérotés de 1 à 6, et douze exemplaires sur papier de Hollande Van Gelder à la forme, numérotés de 7 à 18.

 

photo du general Joffre

photo du général Joffre

 

Droits de traduction et de reproduction réservés pour tous pays, y compris les pays Scandinaves.

 

 

 

LE GÉNÉRAL JOFFRE

 

 

A neuf kilomètres de Perpignan, dans les Pyrénées-Orientales, Rivesaltes est une petite ville de six mille âmes, en bordure de l'Agly.

Centre viticole, Rivesaltes n'est pas une cité d'art. J'ai même rarement vu localité plus délabrée, plus sale, d'aspect plus misérable. Certaines de ses voies, de ses ruelles donnent à penser aux rues ébauchées des villages nègres. Les maisons ne sont guère que de grandes cases aux murs généralement écaillés. La chaussée défoncée est un cloaque, s'il pleut ; par temps sec, on enfonce dans de véritables dunes de poussière. Que la tramontane vienne à souffler, c'est l'aveuglement.

Chaque ville un peu importante du Midi possède son mail, son « cours » ombragé de platanes. Ces arbres sont la magnificence des pays ensoleillés. Je n'en ai rencontré nulle part de plus beaux qu'à Perpignan ; Rivesaltes peut, néanmoins, tirer quelque fierté de ceux qui ceignent sa place principale. Je ne vois rien d'autre dont se puisse flatter cette importante agglomération de masures sans architecture, sans propreté, sans poésie. Et cependant, Rivesaltes n'est pas dénuée de tout pittoresque. Il faut aller vers l'Agly pour le trouver.

L'Agly est une de ces rivières méridionales au lit large, sans profondeur, encombré de galets descendus des montagnes, au milieu desquels s'insinue, rapide et tortueux, un mince filet d'eau. Alphonse Karr qualifiait le Paillon, qui coule à Nice : « une rivière dans laquelle les blanchisseuses font sécher leur linge ». S'il y a des blanchisseuses à Rivesaltes, elles pourraient aisément étendre leur lessive sur les plages caillouteuses de l'Agly. Les Rivesaltais m'ont paru préférer en faire un autre usage : les rives de l'Agly sont le dépotoir public.

C'est là, pourtant, que l'on viendra, si l'on désire avoir de Rivesaltes une opinion plus flatteuse. Un vieux pont, le dos un peu voûté, va à pas rapprochés d'une berge à l'autre berge. Il a du caractère, avec ses arches en « bec » pour briser le courant lorsque, à la saison des pluies et de la fonte des neiges, l'Agly soudainement enflée se précipite torrentueuse du pic de Bugarach.

A mon avis, le point d'où l'on a de Rivesaltes la meilleure impression est sur la berge, à même les galets de la rivière. La courbe harmonieuse du pont souligne alors et fortifie le profil court et rude de la ville. Cuit par le soleil, dominé par deux tours sarrasines, ce profil rappelle celui, d'aspect si curieusement oriental, de certaines cités espagnoles dont Charles Cottet nous a donné de saisissantes images colorées, frustes, barbares et nostalgiques.

Face à Rivesaltes, de l'autre côté de l'Agly, des vignobles s'étendent, plats, verts ou dorés selon la saison, jusqu'aux contreforts des Pyrénées dont la fine silhouette, à l'horizon, met un peu de grâce et de douceur bleue dans un paysage monotone.

Tel m'est apparu ce sévère et reculé coin de terre française.

 

***

 

Rivesaltes est le berceau de la famille Joffre. Le père du général, Gilles-Joseph-Félix Joffre, y naquit le 19 décembre 1822 ; son grand-père ainsi que son arrière-grand-père y étaient nés. Lui-même y vint au monde le 12 janvier 1852, troisième enfant d'une lignée qui devait en compter jusqu'à onze (1).

 

(1) Il ne reste plus aujourd'hui au général Joffre qu'un frère et une sœur, Mme Artus, veuve d'un capitaine d'artillerie.

 

Il reçut les prénoms de Joseph-Jacques-Césaire.

J'ai vu sa maison natale : ce n'est pas un palais. Portant le numéro 11 de la rue des Orangers, autrefois rue des Religieuses, elle ne se distingue en rien des autres maisons qui l'avoisinent. Elle est aussi rudimentaire, aussi dépourvue d'ornements, aussi lépreuse.

Les parents du général étaient, de père en fils, des commissionnaires en vins, des propriétaires viticulteurs. Ils avaient une certaine aisance. Sa mère, née Catherine Plas, a laissé la réputation d'une sainte femme. Elle était très pieuse. On assure que le général lui doit beaucoup. Il n'a pas hérité ses sentiments religieux, mais l'éducation que lui donna sa mère l'inclina tout naturellement vers un large libéralisme.

Son enfance fut partagée entre Rivesaltes et Perpignan. Tout d'abord, il ne semble pas fort studieux. Entêté, dissipé, il préférait courir les champs que s'asseoir sur les bancs de l'école Masson. Mis au collège de Perpignan, il change tout à coup. Il va devenir un brillant élève. L'amour du travail l'a saisi. En classe, il élevait des piles de bouquins entre ses camarades et lui, pour s'isoler (2). Il parlait peu et il ne fallait pas qu'on lui parlât.

 

(2) Je tiens ce détail de M. Robert, receveur municipal de Perpignan, ancien condisciple du général.

 

Son nom figure au palmarès du Concours général. Il obtient un premier prix de mathématiques, un premier prix de géométrie descriptive, un premier prix de dessin.

Aux vacances, lorsqu'il retournait à Rivesaltes, ses anciens compagnons de jeux ne le voyaient guère ; il s'enfermait chez lui pour lire. – « Il ne connut pas, dit un journaliste local auquel j'emprunte ces pittoresques détails, les émotions de l'esparagada (fronde), ce combat à coups de cailloux auquel se livraient ses camarades, du côté de la Llabanère.

« Jamais il ne rentra chez lui avec une osque (coupure) au front ou un mal bardancq (mauvais coup) sur la joue.

« Il ignora l'ivresse des cargoladas (déjeuner aux escargots) en plein vent, dans les terrains rocailleux du crest où l'on récolte de ce généreux vin qui réveillerait un mort (3). »

 

(3) P. BOUTET-LESCURE, l'Éclair de Montpellier, 6 décembre 1914.

 

Bientôt, d'ailleurs, il allait quitter le pays (4). Il y reviendra.

 

(4) Il était dans sa seizième année lorsqu'il partit pour Paris, afin de se préparer au concours d'admission à l’Ecole polytechnique.

 

On a raison de dire qu'on n'emporte pas sa patrie à la semelle de ses souliers : elle demeure sous le ciel de notre enfance, gardienne de nos plus chers souvenirs égrenés aux coins des rues, sommeillant à l'ombre du clocher, chantant dans le frisson des arbres, dans les eaux de la rivière sans cesse renouvelées et toujours mêmes. A mesure que notre cœur vieillit, elle nous manque. Plus loin nous sommes d'elle, plus fort nous aspirons à la revoir. Nous tournons la tête de son côté ; avec les yeux de l'âme nous scrutons l'horizon du passé.

Au long de sa carrière, le général Joffre ira souvent — aussi souvent qu'il le pourra du moins — se reposer au pays natal. Il est resté ce qu'il fut toujours, simple et sans apprêts. Quand il va à Rivesaltes, il n'est point rare de le rencontrer les poches pleines de bouttifares y lou papanat da gracillousous (5) achetés chez le charcutier en renom. On l'aime là-bas ; on est fier de lui. Chaque étape marquante de sa vie militaire est fêtée. Il jouit du respect et de l'admiration de tous. On m'a conté une anecdote qui témoigne de sa popularité et de la simplicité de son caractère.

 

(5) Boudins et gâteaux de fritons. Les fritons sont un peu comparables aux rillons de Touraine.

 

Un jour, il y a deux ans environ, de passage à Perpignan, le général entre chez un coiffeur. Après quelques instants d'attente, Figaro lui présente le fauteuil :

« — Mon général, c'est à vous.

— Comment savez-vous que je suis général ? »

Il était en costume civil. Le barbier répond :

« — Ce serait une honte pour un Catalan de ne pas connaître le généralissime.

— Eh bien, fait le général, puisque vous êtes Catalan, bous cal oun boun rasoirt, parqué tine la barbe doure (6). »

 

(6) « Il vous faut un bon rasoir parce que j'ai la barbe dure. »

 

***

 

Il avait dix-sept ans seulement, en 1869, lorsqu'il fut admis à Polytechnique. Reçu avec le numéro 14, il passe d'emblée sergent et chef de salle. Il est le plus jeune de sa promotion. Sa jeunesse nuit-elle à son autorité ; se laisse-t-il influencer par des camarades turbulents ; le quartier Latin, alors si bruyant, si bohème, détourne-t-il quelque peu son esprit de l'étude ? Toujours est-il qu'au cours de l'année, il perdit vingt et une places. Ses notes ne sont pas mauvaises, cependant, sauf pour l'allemand. En composition française, il est faible et, chose curieuse, il ne vaut pas mieux pour le dessin. On se rappelle qu'à Perpignan, il avait obtenu un premier prix de dessin au Concours général !... En somme, il semble qu'un certain relâchement se soit produit dans son travail. N'en sera-t-il point ainsi plus tard ? Quelle surprise pour nous, en effet, de le voir demeurer treize ans dans le grade de capitaine. Bon élève, le jeune Joffre n'a jamais été une « bête à concours », non plus l'élève modèle dont s'enorgueillit un établissement scolaire. Non que ses facultés fussent insuffisantes : admirablement équilibré, l'intelligence ouverte, avant le travail extrêmement facile, il eût pu conquérir partout le premier rang. Mais ce n'était pas un acharné, un ambitieux, un arriviste quand même. Je lui crois la volonté d'un tendre et d'un rêveur, c'est une volonté sans brisure mais un peu distendue, — si je puis dire. C'est une volonté plane, continue, très réelle, infatigable ; ce n'est pas une volonté d'assaut, la volonté de l'aventurier, de l'homme décidé à arriver promptement et coûte que coûte.

Ses camarades (7) de l'École polytechnique ont conservé de lui le meilleur souvenir. Il n'était point taciturne comme on se plaît à le représenter. Ce n'est pas un esprit triste, mais timide, méditatif, réfléchi, il parle peu.

 

(7) Un journaliste, M. Émile Hinzelin, a écrit que le général Joffre eut pour camarade, à l'École polytechnique, le grand mathématicien Henri Poincaré. Je me demande comment cela peut se faire : le premier appartient à la promotion de 1869, le second à celle de 1873 ! Le même journaliste rapporte que le futur généralissime avait composé une ode en l'honneur de l'Alsace-Lorraine. Il cite même les deux derniers vers :

 

J'ai pour rêve d'espoir et vision d'amour

L'éclair de nos fusils en marche sur Strasbourg.

 

Rêve de soldat, vision prophétique !... Mais, étant donnée la précarité d'information du chroniqueur, quelle créance faire à cette poésie d'actualité !...

 

Toujours bienveillant, il a au plus haut point le sens et le goût de la justice. Pas un acte de favoritisme ne pourrait lui être reproché. Aucune recommandation n'a prise sur lui. Toujours juste, il a le droit d'être sévère ; personne n'est plus que lui strict sur la discipline. Homme de devoir, adorant son métier, tout de suite il s'impose par la conscience, et c'est la conscience qui fait le chef.

La guerre de 1870 ferma les portes de Polytechnique. Le jeune Joffre fut promu sous-lieutenant.

Durant le siège de Paris, il prit part, dans un fort, à la défense héroïque de la capitale.

La paix signée, il rentre à l'École. Quelques mois plus tard, il quitte la montagne Sainte-Geneviève pour Fontainebleau. Il venait d'être nommé, avec le numéro 2, dans le corps du génie. Lieutenant, le 21 septembre 1872, nous le retrouvons dirigeant des travaux de fortifications autour de Paris. — « Ce fut, dit M. le docteur Pujade, ancien député des Pyrénées-Orientales et concitoyen du général, ce fut sur le talus d'un fort que le maréchal de Mac-Mahon, entouré de tout son état-major, appela un jeune lieutenant qui ne parlait pas et lui dit : « Je vous félicite, capitaine ! »

« Capitaine à vingt-deux ans. C'était beau (8). »

 

(8) Docteur PUJADE, Joffre le Taciturne, le Matin, 10 août 1914.

 

C'était trop beau ! le lieutenant Joffre avait vingt-quatre ans, en effet, lorsqu'il obtint le troisième galon.

On l'a dit : « l'anecdote est la menue monnaie de l'Histoire. » Pour ma part, j'aime beaucoup les anecdotes ; elles ajoutent du pittoresque à un portrait, elles animent un récit. Au point de vue de l'exactitude, par exemple, elles bronchent souvent. Il ne faudrait pas que l'Histoire changeât toutes ses pièces en cette monnaie.

Le propre de l'anecdote est de recueillir de petits faits. Elle les dénaturera d'ailleurs neuf fois sur dix. Et pourtant, chose curieuse, réunis, ces faits, ces anecdotes donneront, de l'homme auquel elles s'attachent, un portrait parfaitement exact dans ses grandes lignes. Comment cela peut-il se faire? Tout simplement. L'anecdote — et c'est sa vraie valeur — je dis ceci sans tendre au paradoxe ! — déforme toujours le détail au bénéfice de l'ensemble. Celui ou ceux qui la créent s'emparent d'un fait véridique peut-être, susceptible de l'être du moins, parce que, du moment où un homme est devenu le sujet d'anecdotes, il appartient déjà à la légende ; il s'est formé de lui un portrait dont les anecdotes seront un trait détaché, un trait dont le dessin suivra le modèle populaire. Le conteur brode, amplifie mais c'est toujours en poussant son feston dans le sens indiqué par l'opinion courante. L'anecdote se cultive dans l'ombre de la légende. Reste à savoir si la légende est si fort éloignée de la vérité. Procédant du particulier au général, n'est-elle pas une manière de synthèse ? Pour l'avenir, que reste-t-il des civilisations et des hommes, sinon des sommes, des synthèses ? Dès lors, est-ce que la légende ne serait pas la face véritable de l'Histoire ?...

Le généralissime n'a plus à devenir légendaire : sur le front, « papa Joffre » vit dans l'esprit et le cœur des soldats, tel que ceux-ci aiment à se le représenter, tel que leur confiance inébranlable lui a donné figure. Il est le père, il est le chef, il est l'organisateur de la victoire. Et c'est ainsi qu'il apparaîtra aux historiens de l'avenir, j'en ai la ferme conviction : paternel, patient, juste, réfléchi, méthodique, économe de vies humaines, victorieux à son heure.

 

***

 

Pourquoi le capitaine Joffre attendit-il treize années le galon de commandant ? Il y a là quelque chose d'anormal. Assurément, les officiers subalternes ne sont point rares qui mettent ce temps à franchir le quatrième échelon ; beaucoup ne le franchissent jamais. Mais, qu'un officier sorti dans un bon rang de Polytechnique, capitaine à vingt-quatre ans, sur lequel il était légitime de fonder des espérances, stagne treize ans dans un grade inférieur, voilà-t-il pas de quoi déconcerter ? Si l'on avait dit, aux environ de 1880, que cet officier deviendrait un jour le chef suprême des armées de la République, qui eût voulu le croire ?

Le général Joffre, m'a-t-on assuré, fut toujours favorisé par le sort ; il a de la chance. Cela est pour nous de bon augure. Il n'a rien entrepris qui n'ait brillamment réussi. Il faut bien que son heureuse étoile brillât d'un vif éclat, pour l'avoir conduit où il est aujourd'hui. On s'explique d'autant plus mal sa longue éclipse. Faut-il prêter l'oreille à certains propos ? A Montpellier, de méchantes langues prétendent que le capitaine Joffre « manquait un peu de gravité ». Est-ce Dieu possible ! L'a-t-on tellement changé ? — Il aimait chanter la chansonnette. — Juste ciel ! Quel jour nouveau sur notre Taciturne !...

Aussi bien, ne serait-il pas plus naturel d'imaginer que le jeune officier, enlisé dans la tiédeur méridionale, écouta l'homme tendre et rêveur qui se dissimule en lui. Il se relâcha peut-être ; le méditatif fit tort au travailleur. Et pourtant, j'ai là, sur ma table, une photographie qui le représente à l'époque. Il portait l'« impériale ». Cela donnait à sa physionomie un caractère de rare énergie. Il montrera bientôt ce dont il est capable.

Au début de 1885, en effet, il rompt le charme qui l'immobilise. Un douloureux événement survenu dans sa vie sentimentale sera-t-il la cause de ce brusque changement ? Le capitaine a perdu sa jeune femme (9), après un an de mariage. Alors, il paraît s'ébranler, prendre son élan : c'est un nouveau départ. L'homme secrètement tendre, le modeste, le méditatif se précipite dans l'action. Il ne s'arrêtera plus. Partout où le conduira un concours de circonstances heureuses, il affirmera les qualités qui ont décidé de sa fortune : réflexion, méthode, travail, prudence, savoir, bon sens, décision. Un magnifique équilibre moral joint à un équilibre physique parfait.

 

(9) Née Marie-Amélie Pourcheiroux.

 

En Indo-Chine, où il avait été envoyé pour seconder Courbet qui réclamait un officier du génie, il se fait hautement apprécier (10). Pour lui témoigner sa satisfaction, l'amiral lui fait donner la croix. La campagne terminée, il demeure à Hanoï, afin d'organiser la défense du Haut-Tonkin. Il devra même, par surplus, surveiller l'installation d'une exposition artistique et industrielle, ce qui témoigne de la souplesse de son intelligence, de la distinction de son esprit nullement confiné dans le cadre strict du métier militaire.

 

 (10) M. de Pouvourville a raconté, dans le Figaro, que les indigènes l'appelaient Ong Domat, « l'homme aux sourcils ».

 

En 1888, il est à Paris, attaché à la direction du génie. L'année suivante, promu commandant, il passe au régiment des chemins de fer, achevant ainsi d'acquérir les connaissances techniques dont il aura besoin plus tard, et qui sont le facteur principal de ce calme qu'on lui reconnaît — calme résultant de sa science autant que de son tempérament.

Il était professeur de fortifications à l'École d'application de Fontainebleau, lorsqu'il fut désigné pour aller au Soudan. C'était en 1892. Il fallait un officier du génie pour jeter les bases d'une voie ferrée reliant Kayes à Bafoulabé. Les circonstances allaient faire un chef de celui qui, jusqu'ici, avait seulement été un ingénieur, un sapeur, un « terrassier ». Il ne s'en plaindra pas. Élever des fortifications, tracer des épures, poser des rails, c'est bien, c'est intéressant, ça n'a cependant pas l'attrait vivant du commandement. Sans rien avoir de l'aventurier ni même, simplement, de l'aventureux — il est bien trop réfléchi pour cela ! — le commandant Joffre aimait l'action. Il était resté si longtemps au repos, il avait soif d'initiative. Aussi est-ce avec joie qu'il reçut la mission d'organiser une colonne d'environ un millier d'hommes, pour collaborer à l'expédition du colonel Bonnier, dont le but était d'atteindre Tombouctou et d'imposer notre domination aux Touaregs. On n'a pas oublié le sort lamentable et glorieux du colonel Bonnier, massacré avec onze officiers et deux sous-officiers européens. Le commandant Joffre, qui avait remonté la rive gauche du Niger, par une route encore inexplorée, pendant que le colonel et le gros de la colonne empruntaient le lit du fleuve, prit alors le commandement de l'expédition. Les débris des troupes de Bonnier s'étaient réunis à lui. La marche sur Tombouctou continua, marche audacieuse, marche prudente, pour la conduite de laquelle le commandant mit à profit ses remarquables qualités d'organisateur, son sang-froid et son infatigable volonté. Autant le colonel Bonnier était une nature ardente, primesautière, exubérante — un vrai colonial ! — autant le commandant Joffre était de naturel calme, méthodique, pondéré. Peut-être le malheureux colonel manqua-t-il de prudence ; il méprisait ses adversaires, il négligeait de se garder de leurs traîtres attaques. Le commandant Joffre évita cette erreur. A lire le rapport qu'il rédigea de ses opérations, on voit avec quel soin il se met toujours à l'abri de toute surprise. Oh ! il ne vise pas à l'effet oratoire ou dramatique, il ne parade pas dans ce rapport sec et précis comme un exposé mathématique. Les faits sont consignés sans commentaires inutiles. A aucun moment le commandant ne cherche à donner l'impression qu'il a accompli une entreprise périlleuse. Au contraire, à le lire, on a plutôt l'impression qu'il n'eut pas de sérieuses difficultés à surmonter. Et pourtant, par un chemin inconnu, dans un pays hostile, livrant de nombreux combats, il lui a fallu parcourir 813 kilomètres, avant d'atteindre Tombouctou. Il y entrait le 12 février 1893. Au vrai, il y avait été précédé par le lieutenant de vaisseau Boiteux qui, le premier, fit flotter nos couleurs sur la mystérieuse cité africaine.

Aussitôt arrivé, toujours organisateur, toujours prudent, toujours méthodique, le commandant Joffre élève des fortifications, construit des redoutes. L'ingénieur se superpose au soldat. Bientôt le pays est soumis, pacifié. Tel est le résultat d'une expédition conduite avec résolution et sagesse. Son chef a bien mérité la rosette de la Légion d'honneur et le grade de lieutenant-colonel que lui octroie le gouvernement. Déjà on aurait pu lui appliquer les paroles, si extraordinairement justes, de M. Raymond Poincaré lui remettant la médaille militaire, après la victoire de la Marne : « Vous avez montré dans la conduite de nos armées, des qualités qui ne se sont pas un instant démenties ; un esprit d'organisation, d'ordre et de méthode dont les bienfaisants effets se sont étendus de la stratégie à la tactique ; une sagesse froide et avisée, qui sait toujours parer à l'imprévu ; une force d'âme que rien n'ébranle ; une sérénité dont l'exemple salutaire répand partout la confiance et l'espoir. »

 

***

 

Lieutenant-colonel à quarante-deux ans, « notre Joffre », comme les soldats l'appellent aujourd'hui, a rattrapé le temps perdu. Revenu en France, il est nommé secrétaire de la commission des inventions. Il gagnera son grade de colonel à Madagascar. La conquête de la grande île terminée, il a été chargé d'organiser les défenses militaires du port de Diégo-Suarez. Il s'acquitte de cette mission à son habitude, c'est-à-dire à la satisfaction complète de ses chefs. En 1901, il est général de brigade ; général de division en 1905. Il avait été directeur du génie, précédemment. Gouverneur de Lille, puis chef du 2e corps d'armée, à Reims, il entre, enfin, au Conseil supérieur de la guerre, en 1910. Pendant quatre ans, il va se préparer au rôle suprême que la destinée lui réservait.

A l'encontre de certains officiers, qui se sont imposés à l'attention de leurs pairs en publiant des études sur l'art de la guerre, tel le général Foch, aujourd'hui son collaborateur immédiat, tels encore les généraux Maîtrot, Bonal et Langlois, dont les remarquables travaux ont pénétré jusqu'au grand public, le général Joffre n'a rien fait imprimer. Nous possédons cependant de lui le texte d'un discours prononcé le 19 janvier 1913, à l'assemblée générale de la Société amicale des anciens élèves de l'École polytechnique. C'est un document précieux. Il ne nous révélera pas les conceptions stratégiques du généralissime, nous n'y verrons pas comment il envisage la conduite de la guerre, du moins y pourrons-nous lire la conception qu'il se faisait de sa préparation sociale, politique et matérielle. Car, et c'est là l'idée originale et juste du général, il déduit admirablement les conditions nouvelles des conflits modernes. De suite, il aperçoit ce qui différencie les guerres d'aujourd'hui des guerres du passé. Les premières étaient des guerres de princes, si je puis dire ainsi, faites par la volonté des gouvernants, avec des armées de métier. Le pays demeurait en quelque sorte spectateur. Le général Joffre saisit très bien que la guerre est devenue, présentement, une affaire nationale. Aussi, cette préparation qu'il n'hésite pas à déclarer indispensable, c'est du pays tout entier qu'il l'attend. Il ne s'agit plus d'armées mais de peuples mis face à face. La responsabilité d'un désastre retomberait sur la nation elle-même : « Avec les moyens de combat dont disposeront désormais, dit-il, des peuples entiers dressés les uns contre les autres, le désastre est certain pour celui qui, dès le temps de paix, n'aura pas préparé la guerre. » Certes, la préparation ne lui semble pas l'unique facteur de succès, il ne néglige ni l'inspiration heureuse du chef, ni encore moins la valeur morale des combattants, mais, en homme qui a étudié tous les rouages de l'énorme organisme militaire et social contemporain, il tient la préparation pour primordiale.

Par préparation, il n'entend d'ailleurs pas seulement parler de la mise en état du matériel de guerre, du parfait fonctionnement des services de l'administration militaire, de l'entretien des routes, du développement des chemins de fer, de l'organisation de l'intendance et du corps de santé ; fidèle à son idée première, à sa vision précise du problème posé par les conflits modernes, il associe la nation à l'armée, il les solidarise. La préparation, dira-t-il, « est une œuvre qui s'impose non seulement au législateur, non seulement au gouvernement, non seulement à l'armée, mais encore à toutes les administrations publiques, à toutes les sociétés, à tous les groupements, à toutes les familles, à tous les citoyens ».

Déjà le général Jung avait écrit, dans son intéressant ouvrage, la Guerre et la Société : « Une armée vaut ce que vaut l'organisme civil de la société. Après le jugement rendu, après la bataille, faire cette armée responsable, c'est commettre une erreur de jugement. »

Le général Joffre partage pleinement cette manière de voir. Il dit : « Tous et chacun doivent donc concourir à la préparation de la défense nationale. Aucun geste collectif ou individuel ne lui est indifférent. Toute bonne volonté l'accroît. Elle s'enrichit de l'invention la plus géniale comme du plus modeste labeur. Toute défaillance, même isolée, l'affaiblit.

« Elle est la résultante de tous les efforts, généraux ou particuliers, positifs ou négatifs, intelligents ou erronés, méritoires ou coupables, du présent et du passé, dans toutes les branches de l'activité nationale. Elle est ainsi liée à la vie nationale et peut se développer en parfait accord avec l'activité, la prospérité et la civilisation du pays... »

Justifiant, en passant, la politique coloniale de la France, il pose ce principe, véritable loi économique et sociale : « La puissance d'un pays, sa sécurité croissent avec sa prospérité et avec celle de ses enfants. » A une condition toutefois, « c'est que chacun accepte, en faveur de la défense commune, les prélèvements nécessaires sur ses biens et sur son temps ». Et, de nouveau, il ajoute : « Il faut être prêts ! »

Mais qu'est-ce qu'être prêts ? C'est avoir tout prévu. Comme l'auteur de la Machine à explorer le temps, l'écrivain anglais H. G. Wells, il pourrait dire : « La guerre entre dans le domaine des sciences exactes. » Et encore : « Toute arme nouvelle, toute nouvelle complication de l'art de la guerre rendent plus urgent le besoin d'une préparation délibérée et assombrissent les perspectives des nations d'amateurs (11). »

 

(11) H. G. WELLS, Anticipations.

 

Trop longtemps, hélas ! la France a passé pour une de ces « nations d'amateurs ». Quand la guerre a éclaté, si nous ne fûmes pas mieux préparés, assurément, la faute ne saurait être mise à la charge du chef de notre état-major général. Ses déclarations sont là qui témoignent de son sens pratique, de sa claire volonté d'organisateur. Ce n'est pas un esprit fumeux ; il ne se paie point de mots. Personne n'a plus que lui conscience des réalités. D'autres peuvent rêver de transformations fondamentales de la défense nationale, lui se méfie des expériences. Il s'en tient à ce qui est, à ce qu'il connaît, souhaitant seulement pousser le plus possible la préparation et le perfectionnement de l'organisation de l'armée et de la nation elle-même, en vue de la guerre. Il sait qu'au pis aller on fera, tant bien que mal, un soldat en quelques semaines, non l'outillage formidable nécessaire aux armées nationales modernes. Et il le dit net : « Pour être prêts aujourd'hui, il faut avoir, par avance, orienté avec méthode, avec ténacité, toutes les ressources du pays, toute l'intelligence de ses enfants, toute leur énergie morale vers un but unique : la victoire. Il faut avoir tout organisé, tout prévu. Une fois les hostilités commencées, aucune improvisation ne sera valable. Ce qui manquera alors manquera définitivement. Et la moindre lacune peut causer un désastre. »

Que de lacunes, que de manques pourtant dans notre organisation !... Cependant, le général Joffre aura fait front avec un courage, un sang-froid, une ténacité incroyables à la plus gigantesque, à la plus « colossale » puissance militaire qui ait jamais existé. Grâce à lui, grâce à l'élan sublime des plus héroïques soldats du monde, du plus admirable peuple du monde, la France aura été sauvée. Elle aura pu faire ce que le chef lui-même tenait pour impossible : improviser, réparer les imprévoyances, les erreurs, les négligences et les fautes. Ah ! le généralissime avait raison de dire que « l'organisation matérielle de l'armée, si parfaite fût-elle, ni son instruction si accomplie qu'on l'eût réalisée, ne sauraient suffire à assurer la victoire si, à cet être intelligent et fort, une âme venait à manquer ».

Elle n'a pas manqué : les cœurs et les résolutions — pour parler comme Gambetta — se sont élevés à la hauteur des dangers qui fondaient sur la patrie. Tous, du plus humble au plus haut placé, firent joyeusement leur devoir. Il n'est pas de témoignage plus éclatant de la valeur commune que l'ordre du jour du général Joffre, après la bataille de la Marne : il n'y en a pas non plus qui honore davantage le chef qui mena de telles troupes à la victoire. Simple, éloquent, affectueux, ému, cet ordre du jour est une page d'histoire. — « La sixième armée vient de soutenir, pendant cinq jours, sans interruption ni accalmie, la lutte contre un adversaire nombreux et dont le succès avait, jusqu'à présent, exalté le moral. La lutte a été dure ; les pertes par le feu, les fatigues dues à la privation de sommeil et parfois de nourriture, ont dépassé tout ce que l'on pouvait imaginer ; vous avez tout supporté avec une vaillance, une fermeté et une endurance que les mots sont impuissants à glorifier comme elles le méritent. Camarades, le général en chef vous a demandé, au nom de la patrie, de faire plus que votre devoir : vous avez répondu au delà même de ce qui paraissait possible... Quant à moi, si j'ai fait quelque bien, j'en ai été récompensé par le plus grand honneur qui m'ait été décerné dans une longue carrière : celui de commander des hommes tels que vous. C'est avec une vive émotion que je vous remercie de ce que vous avez fait, car je vous dois ce vers quoi étaient tendus depuis quarante-quatre ans tous mes efforts et toutes mes espérances, la revanche de 1870. »

L'homme qui a tracé ces lignes s'est peint là tout entier. Allons vers lui ; nous le trouverons ce que déjà nous venons de l'apercevoir.

 

***

 

Le cadre, d'abord, le terrain sur lequel s'exerce son intelligence, sa patience, son pouvoir...

Par un coup de baguette magique, transportons-nous mystérieusement en cet endroit énigmatique que l'on appelle le grand quartier général. La localité n'a officiellement aucun nom. Il fait nuit, une nuit froide sous un immense ciel étoilé. Les rues sont presque désertes ; seuls les officiers ont le droit de circuler passé huit heures et demie du soir. Des lanternes rouges marquées d'une flèche, espacées de cinquante en cinquante mètres, indiquent la route à suivre. Une dernière, portant une inscription en lettres blanches et, cette fois, une flèche pointant vers le sol : nous sommes arrivés. Tout est calme et silencieux ; le maître a fait ce lieu secret à son image. On travaille pourtant; le cerveau de l'armée est comme l'armée elle-même, toujours vigilant. On songe à Argus faisant reposer une moitié de son être pendant que l'autre veillait... Des officiers, des automobiles vont et viennent discrètement. Pas d'agitation, pas de fièvre : le battement et la circulation régulière d'un organisme en parfait équilibre. Un factionnaire dont l'ombre se projette nette sur la route, une grille, une cour, quelques bâtiments vagues peu élevés : tous les bureaux d'état-major sont logés là. Ici, le troisième bureau, cellule directrice d'où partent les ordres les plus importants, les décisions les plus graves que le télégraphe et le téléphone, comme autant de fibres nerveuses, transmettent avec la rapidité de l'éclair aux centres nerveux accessoires : les états-majors d'armées. — Voici le deuxième bureau ; renseignements sur l'ennemi. C'est le lobe de la mémoire, toujours prêt à être consulté par l'intelligence : le troisième bureau. Enfin, le premier bureau. Celui-là s'occupe du personnel et du matériel. Il est le grand serviteur de l'action. A lui de renouveler incessamment canons, fusils, troupes, officiers, munitions. Grand régulateur de la circulation et de la nutrition, il envoie le sang vivifiant à tous les membres de l'armée.

En dehors de l'état-major proprement dit, et à une distance X, qui peut varier d'un certain nombre de kilomètres, se trouve la direction de l'arrière, plus brièvement la D. A. La D. A. est une sorte d'entrepôt monstre, une manière d'estomac gargantuesque ou plutôt de gigantesque tube digestif qui centralise, assimile et dirige les matériaux indispensables que la volonté du premier bureau utilisera dans toutes les armées. Elle est chargée du ravitaillement, — munitions et vivres, — des voies ferrées et des transports.

Une porte est là, devant nous, entrons. Traversant un couloir aux murs nus, rapide, un officier au képi cerclé de feuilles de chêne passe. Est-ce LUI ? Non, ce n'est que l'aide-major général. Tour à tour, nous croisons un colonel, habillé de drap nouvelle tenue, bleu très pâle ; un officier belge, figure douce, képi insolemment haut ; un petit Japonais et un immense Anglais, la taille évidemment serrée dans un corset, tous deux vêtus d'uniformes kaki... Nous voici enfin dans une grande pièce sommairement meublée : un poêle de fonte, dans un coin des livres, des papiers, un tableau noir, quelques chaises, deux tables sur lesquelles des cartes dépliées s'étalent. C'est ici qu'il travaille, qu'il réfléchit, qu'il ordonne. Le décor est digne de l'homme.

 

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H. G. Wells, l'écrivain anglais déjà cité, a tracé, dans son intéressant et prophétique livre intitulé Anticipations, un pittoresque et véridique portrait du chef militaire, tel qu'on s'était habitué à le représenter, tel qu'il s'était imposé à notre esprit à travers l'histoire.

« Il me semble voir, presque comme un symbole, écrit Wells, le vieux général à tête grise — le général qui a appris son art au dix-neuvième siècle depuis longtemps évanoui (l'écrivain nous parle de l'avenir dans son Essai), le général beaucoup trop vieux, avec ses épaulettes et ses décorations, son uniforme qui garde une importance historique, ses éperons et son épée... Guerrier suranné, il galope, sur son cheval, au flanc de sa colonne vouée d'avance à la mort. Par-dessus tout, il est gentilhomme. Et la colonne, avec ses innombrables faces juvéniles, le contemple amoureusement, et les yeux des jeunes gens sont infiniment confiants — car il a gagné des batailles au temps jadis. »

Point n'est besoin d'attendre l'an 2000, pour faire des retouches à ce portrait. Le chef moderne n'est plus ce « guerrier suranné ». Le cheval et son galop de cirque ont disparu, remplacés par l'automobile trépidante ; l'épée, le plus souvent, reste accrochée dans quelque coin, philosophant mélancoliquement peut-être avec les épaulettes à pépites d'or et les décorations resplendissantes, sur le prosaïsme du temps. Le panache blanc du Vert-Galant n'égaiera plus les champs de bataille ; le beau Murat turbanné, chamarré, héros sublime et fastueux, ne reparaîtra pas à la tête de nos dragons au casque éteint par un manchon de toile kaki. L'uniforme d' « importance historique » n'a pas encore été supplanté par la cotte bleue ou la salopette du couvreur ou du serrurier, déjà, cependant, le veston de cuir ou l'imperméable du wattman remplace le dolman à brandebourgs et galonné du poignet à l'épaule. De théâtral, sous l'influence du machinisme, le pittoresque militaire est devenu un pittoresque industriel, en quelque sorte, un pittoresque ouvrier. Au milieu des artilleurs, des conducteurs d'autos blindées, des locomotives, des fours, des ateliers de réparation, des « mécanos » de l'aviation, des wagons et des rails, parmi le mouvement et le fracas des énormes canons-machines, des sapeurs-terrassiers du génie avec leurs pelles et leurs pioches, leurs fils de fer barbelés et leurs tôles gondolées, n'était le crépitement des mitrailleuses et l'éclatement des obus, un grand chef moderne ressemblerait davantage à un contremaître sur un chantier géant, qu'à un général sur un champ de bataille.

Ce qui frappe tout d'abord, quand le général Joffre paraît, c'est, précisément, la simplicité non affectée de sa tenue et de son attitude. Sur sa tunique noire, tout juste aperçoit-on, au col et sur les manches, trois petits points brillants, les trois étoiles des divisionnaires. Sur la poitrine, rien, pas une croix. S'il va vers le front, une petite jumelle pend à son cou — plus utile qu'un futile hochet de vanité. Grand, un peu épais, sans raideur aucune, mais bien campé, bien d'aplomb sur ses jambes, il donne une impression de force — une force, comment dirais-je ? pas la force brutale et provocante d'un Bismarck, par exemple, mais bien plutôt la force du bœuf, puissant, patient et bon, artisan des fécondes récoltes. — « Papa Joffre » ! En vérité, les soldats l'ont bien vu. Il y a en lui quelque chose d'éminemment paternel, qui tient, évidemment, à sa corpulence, à son maintien sans pose et à la douceur de son regard. Tout le masque est comme illuminé de tendresse par ce regard, d'un bleu léger de ciel de France. Le front est vaste, assez bombé, souligné de forts sourcils broussailleux ; le nez bien attaché s'élargit au-dessus de la moustache presque plus blonde que blanche; les lèvres sont charnues, les mâchoires énergiques. C'est le visage d'un homme heureux et sain. Ni la maladie, ni l'ambition, ni les passions, ni les chagrins n'y ont mis leur empreinte tourmentée. Si l'on excepte les yeux dont l'expression surprend et charme, rien ne marque dans cette physionomie, pas un trait qui s'enfonce dans notre mémoire. Un de ses biographes a trouvé pour le peindre un mot excellent; c'est, dit-il, une « nature moyenne agrandie (12) ». L'équilibre de cette nature est tel qu'il semble qu'aucun génie ne puisse l'animer, parce que l'on s'est accoutumé à considérer le génie comme un désordre. On l'a assimilé aussi, il est vrai, à une longue patience. Or, la patience, c'est le fond, c'est la forme même de la volonté du généralissime. — Patience, bonté, cela va l'amble. Bon sens, travail, réflexion, fermeté, c'est encore la même veine.

 

(12) MILES, le Correspondant, 10 décembre 1914.

 

Il suffit de regarder un moment ce grand soldat pour saisir le mouvement de sa pensée et de son âme. On a, là, devant soi, une admirable conscience : conscience professionnelle, conscience de chef, conscience d'homme. Voilà le moteur, le régulateur, la force véritable du général Joffre. C'est cela qui le fait modeste et sans orgueil. C'est cela qui donne à tous confiance en sa science et en son activité. Sa conscience lui interdit tout sentiment, toute action qui pourrait compromettre l'œuvre dont il supporte la glorieuse responsabilité. Personne n'est plus que lui désintéressé, plus insensible aux vanités de ce monde. Attaché seulement à son devoir, aucun honneur ne le grise. Il abhorre toute mise en scène personnelle, toute publicité. Pas d'avis qu'il n'écoute et dont il ne tienne compte à l'occasion. Sa modestie et sa sagesse lui font dire qu'à la guerre il suffit d'avoir du bon sens. Il ne cherche pas à étonner; il se laisse voir tel qu'il est, simple, bienveillant, humain. Lorsqu'il doit frapper autour de lui des chefs insuffisants, il agit sans brusquerie et sans faiblesse. Souvent cela lui fut extrêmement douloureux; il avait à sévir contre un ami, contre un camarade de promotion : il n'hésita jamais. Sa décision prise, on le trouve inflexible. Sans haine, sans passion, il est sans reproche. Et c'est la sérénité de sa conscience qui détermine »n calme imperturbable.

On l'a comparé à Fabius Cunctator. Connaît-on les données du problème pour juger celui qui a charge de le résoudre ? Nous voyons ce qu'il a fait ; plus tard nous saurons ce qu'il fut empêché de faire. Est-ce temporiser qu'organiser l'armée de bas en haut ? Est-ce refuser le combat que de ne pas compromettre la victoire ? Vainqueur sur la Marne, vainqueur dans les Flandres, voilà le résultat premier de la temporisation !... Un autre eût-il fait mieux ? — La question ne comporte pas de réponse.

Au privé, le général Joffre est, dans toute la force du terme, un homme d'intérieur. Préférant ses livres au théâtre, il sort peu. Couché tard, dès six heures du matin on le rencontre au Bois. Sa vie a la simplicité de sa personne. Travaillant sans cesse, il observe une hygiène rigoureuse. Il est d'une grande sobriété. Peut-être faut-il chercher là le secret de sa santé. Le soir, parfois, avant de passer dans son cabinet de travail, sa femme (13) joue sur le piano quelques refrains de son goût. — Souvenons-nous qu'il chantait la chansonnette !... Ceux qui le disent amoureux de musique classique, exagèrent assurément. Le général n'a rien d'ailleurs d'un intellectuel, ni d'un dilettante. Méditatif, ce n'est pas un chevaucheur de nuages. Je suis enclin à lui croire peu d'imagination, du moins je lui suppose une imagination appliquée — l'imagination de celui qui coordonne, qui organise, qui applique — non pas une imagination de spéculatif. La première de ses qualités, c'est de n'avoir pas de défauts. « Nature moyenne agrandie » ! Oui, c'est une nature où tout s'harmonise, se balance, se complète. Bloc homogène que la conscience éclaire. Pris séparément, chaque trait de cette nature saille trop peu pour faire du généralissime un caractère de premier plan; d'ensemble, ils forment une rare synthèse, une personnalité singulièrement achevée, singulièrement puissante. Il a mieux que l'originalité : l'harmonie, la plénitude et la possession absolue de lui-même. Aussi dirai-je, m'emparant pour finir d'un mot de lord Kitchener : « C'est un grand homme. »

 

(13) Le général a convolé en secondes noces, le 26 avril 1905, à la mairie du XVIe arrondissement, avec Mme Henriette-Rosalie Penon.

 

ALPHONSE SÉCHÉ.

 

 

 

autographe du general Joffre

 

autographe du général Joffre

 

 

 

Quelques opinions sur le général Joffre

 

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« ... Maintenant que l'attention universelle s'applique à connaître l'homme à qui la France a confié ses destinées, on commence à reconnaître dans le général Joffre, ces traits de caractère qui le désignaient d'avance pour le haut rôle qu'il devait remplir. Une modestie extrême cachait ses mérites et ses vertus dans le silence voulu de la « grande muette ». Pourtant, ils apparaissaient, dès lors, à ceux qui savaient, et c'est ainsi que l'homme simple et sans intrigue fut porté, d'échelon en échelon, à la situation qu'il devait occuper et d'où il pouvait préparer l'instrument dont il aurait à se servir un jour... »

 

GABRIEL HANOTAUX, le Figaro.

 

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« ... Ce que j'aime tout d'abord en Joffre, c'est que c'est un républicain...

« Autre chose qui me va chez Joffre : c'est que, quand il se trompe — il n'y a que notre Saint-Père de Rome qui soit infaillible ! — il ne s'entête pas dans son erreur, par vanité personnelle...

« Notre Joffre a un troisième mérite, plus rare encore : il est inaccessible à la camaraderie ; il est incapable, par camaraderie, de saboter son armée en laissant à la tête de ses corps des généraux fatigués, fussent-ils ses meilleurs camarades... Savez-vous que, pour oser fendre l'oreille à un camarade — soit dans le militaire, soit dans le civil, — il en faut de la vertu !

« Mais, de toutes les vertus de Joffre, ce que j'aime le plus, une vertu rare chez les hommes de guerre, c'est son humanité, son souci de ménager la vie de ses soldats... Et, par ce respect de la vie humaine, il nous rappelle ces deux maréchaux de notre vieille monarchie qui s'appelaient Turenne et Catinat... »

 

GUSTAVE HERVÉ, la Guerre sociale.

 

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« ... Je ne demande rien au général Joffre que de suivre librement, en dehors de toute pression extérieure, son inspiration. Il n'a pas perdu de terrain. Il en a même gagné. Pas autant qu'il aurait voulu, certainement, mais, dans le cours de longues semaines, où chaque journée a souvent compté plusieurs batailles simultanées, n'est-ce donc pas un très grand avantage que les Allemands aient toujours, toujours reculé ? Cela compte. Cela fait une vitesse acquise en sens contraire, pour nous et pour l'ennemi. Aucun effort, si violent qu'il ait été, n'a pu rompre nos lignes. La muraille vivante de nos combattants n'a pas été entamée. Une brillante offensive eût pu nous donner mieux. Elle eût pu donner moins. Nous n'avons rien perdu depuis la grande bataille où est venue s'effondrer l'attaque brusquée du Kaiser. Nous n'avons rien perdu et nous avons gagné. Nous avons gagné du terrain et du temps. L'un n'était pas moins précieux que l'autre, car la caractéristique des trois alliés, au début de la guerre, c'est qu'aucun d'eux n'avait atteint le juste point de sa préparation militaire... »

 

GEORGES CLEMENCEAU, l'Homme Enchaîné.

 

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« Il nous représente, à tous, d'abord, cette vertu que ce surnom de Taciturne désigne : le Silence. Nous sommes depuis si longtemps fatigués de la parole Nous en avons tant connu les décevances et les vanités !...

« Le général est à son affaire, qui, pour le moment, n'est pas la vôtre. Il entend ne pas provoquer des discussions inutiles, des alternatives d'exaltation et de découragement qui se répercuteront ensuite parmi ses hommes. Il n'en appelle pas à l'opinion, et, en ne la sollicitant pas, il la calme. Son mutisme accomplit ce miracle de la discipliner et de la mettre naturellement à l'unisson de l'armée... C'est cette réflexion sans verbiage qui nous aura sauvés.

« C'est aussi la ténacité. Chaque guerre a sa caractéristique. Celle-ci est une lutte d'usure qui exige comme première vertu la durée dans la résistance... Ce don de patience et de persévérance, c'est la qualité maîtresse du général Joffre. Nous n'aurions pas là-dessus un unanime accord des témoignages, que toute la conduite de la campagne nous le prouverait... Dès le premier contact avec la formidable préparation allemande, cette nécessité d'user l'ennemi a été rendue évidente. Mais étions-nous capables de cette endurance ? Ce sera la gloire du général Joffre d'avoir répondu : oui, à cette question et de nous avoir contraints à pratiquer une de nos qualités nationales les plus méconnues et par les étrangers et par nous-mêmes. »

 

PAUL BOURGET, l'Écho de Paris, 26 novembre 1914.

 

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« Ce fut l'heure du génie (la retraite sur la Marne). Joffre décida de prendre du champ, de sacrifier une large zone du territoire national, et de se replier sur les points qu'il connaissait et jugeait les plus favorables, pour reprendre de là, à son heure, l'offensive générale.

« Ah ! penser cela et avoir la force morale de l'exécuter, sous le regard des rivaux, des soldats et des chefs politiques qui pouvaient ne pas comprendre, c'est bien beau. Songez aux qualités de caractère qu'il fallait que cet homme possédât !... »

 

MAURICE BARRÈS, l'Écho de Paris.

 

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« Ce Français de bonne race est notre confiance et notre espoir...

« L'opinion unanime de ceux qui l'ont vu à l'œuvre accorde au général Joffre ces vertus : la modestie, la simplicité. Il ne s'emballe ni sur lui-même, ni sur autrui. Il va au fond des choses, se méfie des jugements superficiels, son esprit lucide ne s'accommode pas de demi-certitudes et ne s'abandonne pas à l'illusion... »

 

ADOLPHE BRISSON, les Annales.

 

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« Le général en chef, d'un esprit juste et sage, dédaigneux de paraître, sévère aux grands, doux aux petits, ménager du sang de ses hommes… »

 

ANATOLE FRANCE.

 

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« ... Joffre dégage et affirme la supériorité d'une préparation.

« Du seul fait de le voir, il résulte en une seconde, avec une impérieuse évidence, qu'il est préparé, non seulement préparé, prêt, et rien n'est plus saisissant que la communication de confiance et de sécurité donnée par cet homme si peu communicatif, à la voix moyenne, brève, pensive et douce. Il ne paraît pas tenir en estime le son flatteur de la phrase. Jamais personne ne s'est moins « écouté » que cet attentif toujours aux aguets, mais, par contre, il écoute comme il regarde, et recueille. Il se montre, il se trahit malgré lui en perpétuel travail de pensée, suivant des routes, ruminant des desseins, attaquant des problèmes, alignant des colonnes d'hommes ou de chiffres, capté par des nécessités profondes qui le forcent dès lors à observer un intarissable silence, et de là lui est échu ce beau surnom rigide de « Taciturne » qui a la valeur historique d'un titre de noblesse. »

 

HENRI LAVEDAN, Bulletin des Armées.

 

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« ... Je l'ai vu pendant cinq minutes au quartier général, ce chef qui tient les destinées de la France et la victoire dans ses mains... je l'ai vu, ce Catalan aux joues rubicondes et pleines, aux petits yeux clairs et francs où pétille par instants comme la flamme d'une poignée de sarments, au nez camus, aux grosses lèvres barrées par une moustache épointée de grognard, au menton de volonté et d'énergie, au cou épais de taureau qui s'ajuste à de puissantes épaules.

« Il exubère de vigueur. Il fait penser aux robustes vignerons d'Elne et de Collioure qui soulèvent aussi facilement qu'une botte de paille quelque comporte de vendange pleine de raisins jusqu'aux bords. Il semble que la fatigue n'ait aucune prise sur son cerveau et sur ses muscles. Il a gardé l'accent du terroir, mais il sait le prix du temps et la valeur des paroles... »

 

RENÉ MAIZEROY, le Matin.

 

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« Raison, intelligence : ce sont les termes qui reviennent sans cesse lorsqu'on parle du généralissime français. Oui, il nous apparaît surtout comme un homme profondément raisonnable et, par conséquent, d'une intelligence complète. Merveilleuse chance de notre nation qu'elle ait trouvé pour la défendre dans la crise décisive de son histoire, un représentant

total de son génie ! »

 

ALFRED CAPUS, le Figaro.

 

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« En cherchant dans notre histoire une figure qui lui ressemble, on s'arrête forcément à celle de Turenne, né protestant comme lui (14), comme lui modeste, timide et bon, comme lui tenace et méditatif, grandissant en audace et en souplesse avec les années. Bossuet dit du maréchal : « Il s'était accoutumé à combattre sans colère, à vaincre sans ambition, à triompher sans vanité. » Il ajoute : « Plus hardi à faire qu'à parler, résolu et déterminé au dedans, lors même qu'il paraissait embarrassé au dehors. » Et ailleurs : « Y eut-il jamais homme plus sage et plus prévoyant, qui conduisit une guerre avec plus d'ordre et de jugement ; qui eut plus de précautions et plus de ressources ; qui fut plus agissant et plus retenu ; qui disposa mieux toutes choses à leur fin et qui laissa mûrir ses entreprises avec tant de patience ? Il prenait des mesures presque infaillibles ; et, pénétrant non seulement ce que les ennemis avaient fait, mais encore ce qu'ils avaient dessein de faire, il pouvait être malheureux, mais il n'était jamais surpris. » Enfin : « Cette sagesse était la source de tant de prospérités... Elle entretenait cette union des soldats avec leur chef qui rend une armée invincible ; elle répandait dans les troupes un esprit de force, de courage et de confiance qui leur faisait tout souffrir... » Aucun trait n'y manque. Joffre est bien de la lignée de Turenne. Sur les mêmes théâtres, il recommence, dans des formes nouvelles, la même victoire ; et l'histoire de l'Alsace française s'encadrera entre leurs noms jumeaux.

 

MILES, le Correspondant, 10 décembre 1914.

 

(14) Cela a été démenti ; le général Joffre est d'origine catholique (A. S.).

 

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CONSULTER AUSSI :

 

Louis LATAPIE, Joffre, la Liberté. — ADOLPHE ADERER, A l'exemple de Turenne, le Temps. — PAUL SOUCHON, le Général Joffre, le Sémaphore de Marseille. — JEAN D'ORSAY, le Matin. — P. BOUTET-LESCURE, l'Éclair de Montpellier ; Feuilles de route d'un mobilisé, le Matin. — MOSTRADOR, la Dépêche de Toulouse. — ALBERT DE POUVOURVILLE, l'Homme aux sourcils, le Figaro. — La Journée du général Joffre, les Lectures pour tous. — Les Annales politiques et littéraires, 15 février 1915. — etc., etc.

 

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3972. - Tours, imprimerie E. ARRAULT et Cie.

 

 

 

Livres 14-18