JOURNAL DE L’UNIVERSITÉ DES ANNALES

15 décembre 1918 – n° 1

 

 

LES GRANDS PROBLEMES NATIONAUX

 

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POURQUOI NOUS DEVONS EXIGER

L'ALSACE -LORRAINE : LE PASSÉ

 

Conférence de M. EDOUARD HERRIOT

 

faite le 22 novembre 1918.                                                                                                                                                                                           (1re leçon)

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MESDAMES ET MESSIEURS,

 

Si nous avons choisi pour nos conférences de cette année les grands sujets dont la liste a passé sous vos yeux, si nous avons tenté d'éclaircir pour vous la question polonaise ou la question tchèque ou la question yougo-slave, la raison ne vous en a point échappé. Notre France triomphe. Elle domine, par sa force splendide et par sa valeur morale, au delà même de ce que les plus optimistes pou­vaient espérer. Quatre années, soutenues, il est vrai, parmi les pires épreuves et remplies des plus sublimes sacrifices, ont suffi pour faire de notre nation, injustement décriée, le modèle de toute noblesse et la tutrice de toute liberté. Je ne pense point qu'il y ait une époque sembla­ble dans notre histoire, même au plus beau temps de Louis XIV et de Napoléon. Seul, notre amour persistant de la critique et de la réserve pourrait nous empêcher de goûter cette joie. Goûtons-la pleinement. Au seuil de ce premier hiver de la victoire, reposons-nous un instant dans la contemplation de cette patrie qui s'est élevée mois par mois vers la gloire la plus pure, comme une étoile au creux du ciel. (Longs applaudissements.)

 

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les tombes de nos héros de 1870

 

 

Un tel privilège confère d'immenses de­voirs que nous devons réaliser. La France devient la nation guide. De jeunes Etats, le tchéco-slovaque ou le yougo-slave lui ont confié le siège même de leur gouvernement. La Pologne lève vers elle ses beaux yeux clairs, trempés de larmes. La Serbie, la Roumanie saluent en elle la libératrice. La Grèce, sauvée de ses métèques, retrouve en elle sa glorieuse marraine. La Syrie l'implore. La Belgique nous est devenue une soeur chérie, l'Italie une soeur retrouvée. La Grande-Bretagne nous tend une main solide et loyale. L'Amé­rique s'exalte au seul bruit de notre nom. N'est-ce pas vrai ? La France a désormais un rôle considérable ; elle reçoit pour tâche de faire régner sur le monde, à la place des doc­trines de force qui le menaçaient, l'impérialisme de l'intelligence et de la bonté. Mesdames et Messieurs, un tel rôle ne s'improvise pas. Pour faire face à de tels devoirs, de grands efforts nous seront nécessaires. Nous espérons que vous nous approuverez d'avoir voulu cette année dégager devant vous les grandes lois de notre prochaine action au de­hors, après avoir tenté de définir les principes essentiels de notre action au dedans. Notre idée première demeure la même; nous voudrions contribuer à réformer notre empirisme étroit d'avant la guerre et préparer une opi­nion égale à nos destins. (Vifs applaudisse­ments.)

 

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Dans cette recherche, qui sera simple mais sincère, nos premiers pas nous conduisent vers cette Alsace-Lorraine que la victoire ramène parmi nous. Ah ! soyons francs. Jamais nous n'aurions espéré qu'au moment même où nous vous parlerions de Metz et de Strasbourg, l'odieux Allemand en aurait disparu. Il y a une chanson d'Alsace qui dit : « Tant qu'il y aura des flouts (plat local à la semoule) et des kneppfles (plat local à la farine et aux oeufs), les Schwobs (Allemands) ne quitteront pas l'Alsace. Cependant les Schwobs seront obligés de filer, dès que le drapeau tricolore reviendra. »

 

O miracle humain ! Le drapeau tricolore est revenu, les Schwobs ont filé et il reste encore, j'en suis bien sûr, des flouts et des kneppfles. Il y avait aussi une prière alsacienne, que nous rapporte le soldat-professeur Prignet ; elle disait : « Saint Guillaume, qui est à Berlin, que ton nom disparaisse, que ton règne soit anéanti, que ta volonté ne se fasse jamais. Rends-nous notre pain quotidien et paie nos dettes comme nous payons les tiennes. Délivre-nous de tous les Bismarck. Ainsi soit-il. » Autre miracle. Guillaume n'est plus à Berlin ; il empoisonne actuellement la Hollande qui, j'imagine, se passerait volontiers de lui. Sa volonté n'a point été faite. Et ses dettes, s'il y a encore une justice, il les paiera. Nos clairons sonnent en Alsace et en Lorraine. Autour de Metz, ils font trembler dans leurs tombes les morts de Gravelotte et de Saint-Privat. Nos chers sol­dats, couleur de ciel, avant que ne tombât la dernière feuille, viennent de cueillir Mulhouse, cette fleur qui s'offrait. A Strasbourg, sur la place Kléber, devant l'Aubette, on n'entendra plus jamais la mélopée lente et triste qui, chaque soir, traînait autour du corps de garde allemand et qui nous faisait si longuement pleurer. Ce sont nos soldats qui vont monter la garde du Rhin.

 

Je me rappelle, avec plusieurs d'entre vous sans doute, cette Coblentz orgueilleuse qui semblait vouloir défendre contre toute appro­che le confluent de la Moselle et du Rhin. Il y avait là quelques bien charmantes statues, l'une en particulier, représentant un Guillaume Ier équestre de quinze mètres de haut, sur un piédestal formidable. Elle symbolisait tout l'audacieux défi du germanisme. N'est-il pas réjouissant de penser que les Alliés vont s'installer près de cette horreur et qu'ils pourront aller placer des fleurs sur le tombeau de Marceau, du jeune général français de vingt-deux ans qui reposa longtemps en cet endroit, à la rive même de la Moselle ? On est emporté par les souvenirs ; on revit cette glorieuse époque de 1798 à 1814 où Coblentz était le chef-lieu du département de Rhin-et-Moselle. Et nous occuperons aussi Mayence que nous donna le traité de Campo-Formio et qui devint le chef-lieu du département du Mont-Tonnerre. Nos troupes ou celles de nos alliés y entreront comme jadis l'armée de Custine, aux jours éblouissants de 1792. Et nous entre­rons aussi à Cologne comme en 1794. Goû­tons pleinement cette gloire légitime, car au­cune laideur n'a souillé ce triomphe. Faisons-le goûter aux enfants pour qu'ils soient pareils plus tard à ceux qui, jadis, furent élevés dans les bras de la France victorieuse. Et, sans for­fanterie, mais avec fierté, pour nous affermir en vue des labeurs prochains, redisons les vers immortels de Musset :

 

Nous l'avons eu votre Rhin allemand.

Son sein porte une plaie ouverte,

Du jour où Condé triomphant

A déchiré sa robe verte.

Où le père a passé, passera bien l'enfant...

 

Qu'il coule en paix, votre Rhin allemand.

Que vos cathédrales gothiques

S'y reflètent modestement ;

Mais craignez que vos airs bachiques

Ne réveillent les morts de leur repos sanglant.

 

La prophétie du poète s'est vérifiée. Ils se sont réveillés, les morts. Et les enfants, les petits bleuets de 1918 vont aller présenter les armes aux héros de la grande épopée, aux martyrs de 1870. (Vifs applaudissements.)

 

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L’Alsace, tableau de J. Henner

Offert à Gambetta par les Dames d’Alsace. Donné à Ranc par la famille de Gambetta. Légué par Joseph Reinach au Musée Carnavalet.

 

 

Evadons-nous de ce lyrisme : on s'en griserait. Prenons notre route comme des voyageurs en chemin pour de longues étapes qui se seraient attardés dans un fourré de roses rouges. L'Alsace-Lorraine, qui va demeurer nôtre, réclame notre attention et nos soins. Une lourde tâche est devant nous qui veut toute notre intelligence, tout notre coeur.

 

Et d'abord, reconnaissons notre bien comme l'exilé qui retrouve, après des ans, la chère maison de famille, avec sa treille, son jardin et ses tombes. Le plus courageux tremble en de tels instants. Ouvrons la porte avec piété. En vérité, le domaine est immense. Une magni­fique chaîne de montagnes le commande ; nous n'en avions gardé qu'un versant : les Vosges dont la ligne bleue hanta Jules Ferry jusqu'à l'heure de sa mort. Vers l'est, un fleuve historique la limite, de Huningue à Lauterbourg. Vers l'ouest, une rivière la traverse, la Mo­selle qui lui apportait hier des eaux de France. Là, Strasbourg. Ici, Metz et Thion­ville.

 

Sans doute, il ne sied point à cette heure de s'encombrer d'inutile géographie. Cependant, nous l'avons dit et le redisons souvent nous voulons pour la France de demain un programme dirigé par l'intelligence. Regardons d'un peu plus près la contrée splendide qu'il va nous falloir de nouveau administrer. La plaine effondrée d'Alsace est le résultat d'une cassure de montagnes pareille à la cas­sure de races qui s'y manifesta si souvent. Les Vosges sont la réplique française à la Forêt Noire d'Allemagne. Les hommes eussent voulu construire deux forteresses symétriques et an­tagonistes qu'ils ne s'y fussent pas pris autre­ment. Vers l'intérieur, des falaises abruptes ; vers l'extérieur des plateaux dont l'un sera tourné vers les douceurs de la France, l'autre incliné vers les sévérités du Würtemberg. Et le décor, à la fois sombre et noble, planté sur. les hauteurs de pins et de sapins, semble bien fait pour encadrer des conflits d'énergie. Toutes les ressources du bassin parisien s'appuient sur le plateau de Lorraine qui a reçu la mission historique de le protéger ; c'est bien le contrefort de notre indépendance. Il n'y a point de France sans cela.

 

Au long de cette plaine d'effondrement qui a marqué la limite des deux races, un fleuve est apparu dont le rôle n'a pas été moins grand. C'est le Rhin où, maintenant, se reflè­tent de nouveau nos drapeaux. Le vigoureux dessin du sol le force, dès sa sortie de Bâle à couler vers le nord. Jusqu'à la limite de l'Al­sace, c'est-à-dire jusqu'à son confluent avec la Lanter, il va d'une course rapide, se dispersant entre des îles basses, parmi des graviers et des cailloux. Son allure, dans ce trajet, de­meure si violente que les villes, remarquez-le, n'ont pu s'installer sur ses bords, à part celles, comme Huninghe ou Strasbourg qui ont dû surveiller les ponts et jouer le rôle de forteresses. Colmar, par exemple, s'est installée non point sur le Rhin mais sur un petit affluent de l'Ill, la Lauch et sur le Logelbach.

 

Bordée à l'est par le Rhin, séparée en deux parties par la chaîne des Vosges, l'Alsace-Lorraine représente-t-elle naturellement une contrée homogène ? Assurément non. Comme l'a signalé justement M. le capitaine André Leroy, l'expression d'Alsace-Lorraine que nous employons constamment représente une invention allemande. Elle figure pour la première fois dans la loi du 3 juillet 1871 qui ordonne la publication des lois et décrets impériaux au Bulletin des lois d'Alsace-Lorraine. C'est une entité artificielle imaginée par nos enne­mis pour tenter de justifier leur opération. L'Alsace et la Lorraine correspondent, en réa­lité, à deux provinces bien distinctes. Elles se différencient dans leur histoire comme dans les détails de leur sol. L'Alsace a été faite par le Rhin ; c'est un pays de petite propriété, propre à la culture de toutes les céréales, enrichi par la vigne, industriel, mais moins que la Lor­raine. C'est le développement de l'industrie textile qui y a provoqué l'essor de la métal­lurgie et de l'industrie chimique. Ne fallait-il pas créer les matières colorantes nécessaires à l'impression des tissus ? L'Alsace a aussi ses trésors. Elle nous livrera désormais les pétroles de Pechelbronn ; mais elle possède surtout la richesse magnifique de sa potasse, qui pourra féconder à elle seule toute l'agriculture fran­çaise. Il faut bien mettre en relief ce fait. Les mines de potasse sont fort rares dans le monde. L'Allemagne croyait en avoir le monopole avec ses gisements de Stassfurt. En 1904, l'ingénieur alsacien Vogt découvrit sous la forêt de Nonnenbruch un trésor admirable que l'on a évalué récemment à 60 milliards de francs. La seule acquisition de cette res­source suffirait à compenser une partie de nos sacrifices financiers. Le 27 octobre 1917, les Dernières Nouvelles de Leipzig écrivaient : « Si l'Allemagne conservait le monopole de la potasse, elle pourrait récupérer ses frais de guerre. » Comme il a dû leur en coûter de nous céder cette richesse dont il faut espérer que nous saurons faire usage pour le plus grand bien du pays. (Longs applaudissements.)

 

Soeur de l'Alsace, la Lorraine triomphe d'autre façon. C'est, comme on l'a dit, la clairière historique entre l'Ardenne et les Vosges. L'Alsace est une plaine, la Lorraine un plateau. La métallurgie règne ici en maîtresse grâce au minerai de fer qui permit à l'Allemagne de soutenir sa guerre. Les hauts fourneaux donnent son accent au paysage. Là aussi, se rencontre cet élément essentiel de la puissance moderne dont nous parlions l'an dernier, le charbon. Parallèlement à la Sarre, considérée comme la base d'un triangle, un bassin se dessine dont le sommet se trouve aux environs de Saint-Ingbert dans le Palatinat ; en Lorraine annexée se rencontrent les concessions de Petite Rosselle, de Sarre et Moselle et de la Houve. A lui seul, le bassin pourrait fournir le tiers de la consommation française. Joignez à ces richesses les salines, les verreries, les cristalleries, les papeteries, les brasseries. Ajoutez que la Lorraine annexée représente 615.000 âmes et l'Alsace, d'après le recensement de 1910, 1.218.000 habitants. Nous sommes fondés à dire que, complétées l'une par l'au­tre, les deux provinces réintégrées représentent pour la France un appoint de force considéra­ble. Il faudra bien se garder d'en mésuser. Par cette reprise, l'Allemagne se trouve éco­nomiquement déséquilibrée. C'est l'annexion de 1871 qui avait fondé sa puissance, organisée rationnellement. Notre victoire de 1918, si nous savons l'exploiter avec science et méthode, doit nous procurer cet équilibre matériel, qui est, pour un peuple moderne, l'élément in­dispensable de toute grandeur. Voilà déjà ce que signifie pour nous la reprise de nos deux provinces.

 

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L’Alsace et la Lorraine avec leurs divisions territoriales avant 1870. (Carte d’Excelsior)

 

 

Avant d'aller plus loin, avant d'aborder l'étude morale de ces chers pays, un argument se présente qu'il convient de ne point éliminer. On ne nie point les sympathies de l'Alsace et de la Lorraine pour la France. Elles sont évi­dentes en effet. A la première nouvelle de la libération, les enseignes allemandes dans Strasbourg tombent, pour ainsi dire, d'elles-mêmes. La brasserie Adelshoffen devient la brasserie de la Meuse ; la Kaiserplatz se transforme en place de la République. Le vieux patriote Kieffer organise, sans délai, pour la récep­tion de nos soldats un comité de trois cents personnes. A Metz, notre 146e et notre 153e régiments d'infanterie s'avancent précédés d'une avant-garde de jeunes Lorraines fleuries aux couleurs nationales. A Saverne, notre 6e corps est reçu par le conseil municipal ; trois jours ont suffi pour rétablir dans ses fonc­tions le maire destitué par les Allemands en 1913.

 

Sur toutes les routes de la Haute-Alsace nos troupes ont reçu l'accueil le plus triomphal ; dans la campagne de Mulhouse, qui vient d'acclamer Hirschauer et la IIe armée, dans les environs de Colmar, elles ont trouvé les maisons ornées de guirlandes de verdure et de petits drapeaux en papier, colorés au crayon bleu et rouge comme ceux que fabriquent nos écoliers, une joie enfantine a surgi des vallons, des chaumières. Le sapin histo­rique a été dressé, symbole à la fois de la li­berté et dé la patrie. Sur les routes, les sol­dats alsaciens, revenant d'eux-mêmes au foyer, arboraient sur le hideux béret allemand la cocarde tricolore, ce bouquet. Le député de Dieuze exprime au président de la République la « joie indescriptible de ses électeurs pour leur retour à la France ». La ville de Sarrebourg envoie le même message. Le conseil municipal de Sainte-Marie-aux-Mines affirme « son attachement inébranlable à la France qui n'a jamais cessé d'être la mère patrie ». Vous savez le reste ; vous suivez, jour par jour, ces faits qui nous remuent au fond de l'âme... (Longs applaudissements.)

 

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Comment donc, dira le sceptique, expliquez-vous que tant d'Alsaciens parlent allemand ? M. Anselme Laugel, ancien député d'Alsace, vous adonné les raisons de ce fait. Il rappelle d'abord le mot souvent cité de Napoléon Ier : « Laissez-les donc parler leur cha­rabia, puisque c'est en Français qu'ils se bat­tent. » Au vrai, les Alsaciens parlent non point l'allemand, mais un patois que les Alle­mands ne comprennent pas et qui se rapproche, selon Laugel, de la langue parlée en certaines parties de la Suisse, de la Belgique et de la Hollande. Croyez-vous, par hasard, les Suisses de l'est moins patriotes que les Suisses de l'ouest ? La France, toujours tolérante, n'avait rien fait, avant 1870, pour supprimer ou réduire le patois alsacien. Si l'Alsace était demeurée française, elle eût participé à cette gé­néralisation de notre langue qui a été l'une des oeuvres de la République. Au contraire, l'Allemagne a fait la guerre à notre idiome ; elle a refusé aux députés du pays la liberté de la faire enseigner ; nous devrons donc montrer à la fois beaucoup de patience et d'intelligence pour rééduquer notre vieille province, cette glorieuse mutilée. Sur les marches des grands pays, surtout si la région frontière est une con­trée de grand passage, il s'opère souvent de ces pénétrations linguistiques. Mais jamais nous n'admettrons le matérialisme historique de l'Allemagne qui déduit de ces observations l'obligation pour tel ou tel pays de suivre telle ou telle direction. Penser ainsi, ce serait nier deux des patriotismes les plus résistants qui soient : le patriotisme suisse ou le patriotisme belge. Aucune de ces deux nations n'a sa lan­gue propre. Pour nous, Français idéalistes, un pays, même frontière, a droit du destin qu'il réclame. La grande question est donc de sa­voir non pas même par qui l'Alsace et la Lorraine ont été conquises, quelle est la force qui a, sur elles, dominé, mais à quelle pa­trie elles se sont données, dès qu'elles ont pu agir et penser librement. Voilà la vraie ques­tion, voilà le vrai problème dont il faut rappe­ler, en ce temps solennel, les essentielles don­nées.

 

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Strasbourg – le quartier de la Cathédrale

 

 

Cette histoire, morale autant que politique, nous la diviserons, si vous le voulez bien en plusieurs parties : avant 1800, de 1800 à 1870 ; après 1870. Et, dans la première de ces deux périodes, nous suivrons à part le rôle de la Lorraine et celui de l'Alsace. Nous l'avons déjà dit : l'Alsace-Lorraine est une formule boche, que nous devons éliminer.

 

Demandons-nous, d'abord comment la Lor­raine a pénétré dans le royaume de France. Le mardi 19 novembre, à 13 h. 30, - ce sont des jours et des heures qu'il faut noter, - le maréchal Pétain faisait son entrée solennelle dans la ville de Metz à la tête des troupes de la Xe armée. Il faut relire la phrase du communiqué, si émouvante en sa brièveté : « Toute la population, d'un élan unanime, s'était portée au-devant de nos troupes qu'elle a longuement acclamées. La vieille cité lor­raine, captive depuis quarante-sept ans et enfin réunie à la France, a manifesté d'une façon inoubliable son amour pour la mère patrie. » Dans ce résumé si contenu, ne sentez-vous pas l'émotion du soldat qui l'a dicté. On croit rêver. Ainsi, devant le maréchal Pétain, à droite de la statue du maréchal Ney qui semblait revivre pour cette cérémonie, devant Fayolle, devant Leconte, nos troupes ont nettoyé du souvenir boche la glorieuse Esplanade. Et, sur les murs, a paru l'éloquente affiche de Mangin (ah! quelle éloquence pourrait se comparer à cette prose tressaillante) : « L'armée de la République apporte sur le sol lorrain la liberté et la justice. Vos familles, vos biens seront protégés, vos institutions, vos traditions seront respectées. » Et voici la note la plus française : « Qu'ils n'aient aucune crainte ceux qui, par nécessité, ont dû se cour­ber, malgré eux, sous le joug allemand. La France, dont vous avez été la rançon, ouvre largement ses bras à tous ses enfants retrou­vés ; ceux qu'elle aime le mieux sont ceux qui ont le plus souffert. »

 

Est-ce là le langage d'un conquérant ? Ah non ! certes. Si des neutres en doutaient, il leur suffirait de comparer cette noble proclamation aux hideux arrêtés des gouverneurs de la Bel­gique. Rentrant à Metz, la France ouvre ses bras à une vieille province de la Gaule qui lutta, elle aussi, pour l'indépendance nationale et que fleurit plus tard le génie latin. Sans doute, les Barbares, jadis, ont passé là, apportant avec eux la confusion, tourmentant et torturant ce pays ; au cours des crises qui suivent la dissolution de l'empire fondé par Charlemagne, la terre lorraine a été rattachée nominalement à l'Allemagne, comme les val­lées de la Savoie et du Rhône, comme le nord de l'Italie. C'est de ce fait que les pédants d'outre-Rhin tirent argument pour prétendre que cette contrée leur appartient par ses origines. Une telle théorie ne supporte pas l'examen. Détachés du duché de Lorraine, les trois célèbres évêchés, Metz, Toul et Verdun ont demandé, au temps même de Henri II, à se voir rattachés à la France, comme « pays de langue française ». Ils ont lutté contre Charles-Quint. La vérité, c'est que, lors du siège fameux, défendue par le duc de Guise, Metz et la Lorraine arrêtèrent l'inva­sion germanique. Sur les côtes rocheuses constamment assiégées par la tempête, la vague peut apporter et laisser des éléments venus de loin. Mais le rocher reste le rocher. Et Metz est un rocher, notre rocher.

 

Pour reprendre une affirmation qui a été signée par notre grand historien Ernest Lavisse, « Metz n'a pas été touchée par l'inva­sion qui s'est brisée contre ses murs. La ville et une large bande de territoire à l'est n'ont jamais parlé allemand. » Dès le XIVe siècle, le duché de Lorraine se tourne vers la France. Pendant la guerre de Cent ans, nombre de chevaliers lorrains vinrent combattre dans nos rangs. Au milieu du XVIe siècle, Charles-Quint est obligé de reconnaître l'indépendance du du­ché de Lorraine. Le duc ne sera plus vassal allemand, il devient souverain. Nancy sera dé­sormais le centre de la civilisation lorraine. Le règne de Stanislas Leczinski, beau-père de Louis XV marquera « une transition douce entre l'indépendance et la réunion à la France qui s'accomplit en 1766. » La fusion sera complète en 1792 ; lorsqu'à cette date, l'em­pereur d'Allemagne entrera en guerre contre la France, la Lorraine, tout entière, se dres­sera contre lui.

 

Ainsi, même en ces temps lointains, à travers tous les échanges entre souverains qui sont la règle de la politique, la Lorraine se dirige vers la patrie française par le mouvement même de sa vie. A mesure qu'elle prend cons­cience d'elle-même, elle sent se fortifier en elle son attachement pour notre France. On ne saurait trop insister sur ce fait ; c'est par goût de liberté que la Lorraine s'est rapprochée de nous.

 

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A Metz. – Le Maréchal Pétain fait son entrée à la tête de nos soldats, par l’avenue de la citadelle, le 21 novembre 1918.

 

 

Il en est de même pour l'Alsace. Là aussi, la géographie politique, si longtemps distincte de la géographie naturelle, a introduit plus d'un morcellement ou d'un rattachement arti­ficiel, créant et, d'autres fois, brisant des li­bertés locales, utilisant les oppositions religieu­ses. Quelques faits, cependant, dominent l'his­toire de l'Alsace : le goût de la liberté qu'il nous faudra respecter plus que jamais ; l'oc­cupation de la contrée par nos troupes, pendant la guerre de Trente ans, à l'appel des popu­lations qui voulaient être protégées contre les prétentions de l'empereur. Lorsque le traité de Ryswick, en 1697, reconnaît à la France la possession de l'Alsace, il consacre. son état de fait. La royauté eut le grand mérite de res­pecter les autonomies locales, les constitutions municipales, le caractère républicain de Strasbourg. Disons-le librement aujourd'hui, non sans fierté, bien que nos convictions person­nelles soient connues. La France est une très grande nation où tous les régimes, les uns à la suite des autres, ont travaillé à l'accroissement moral de la patrie. Si l'Alsace rebondit aujourd'hui et acclame, de toutes les forces de son âme, les drapeaux de la République, c'est que la royauté elle-même avait ménagé cet avenir, maintenant les coutumes, les habitudes, les dialectes, respectant même l'enseignement nécessaire de l'allemand, se bornant à créer de la richesse, à réparer les ruines, à dévelop­per l'agriculture, l'industrie et le commerce, à tracer des routes ou des canaux. La loi fran­çaise apporta sa clarté dans les ténèbres du droit germanique. La lumière française rayon­na. Une nation, Mesdames et Messieurs, c'est un être moral et non point, suivant la dogma­tique allemande, un agrégat matériel. De ce point de vue, on peut le répéter avec M. Ernest Lavisse, c'est la France qui a créé l'Alsace comme elle a créé la Lorraine. Un ministre de Louis XIV avait donné cette instruction, remarquable d'intelligence : « Ne pas toucher aux choses d'Al­sace. » Parce que cette instruction, aujour­d'hui encore si utile, fut suivie, l'Alsace, de jour en jour, s'est attachée à la France.

 

De cette passion française, on donnerait bien des preuves : et, par exemple, la fête du centenaire, à Strasbourg, en 1781. Je veux vous citer au moins ce texte qu'a publié le capitaine André Leroy. C'est une note, datée de 1708, adressée à Frédéric Ier, roi de Prusse, et attribuée au baron de Schmettau. Elle s'exprime ainsi : « Il est notoire que les habitants de l'Alsace sont plus Français que les Parisiens. Le roi de France est si sûr de leur affection à son service et à sa gloire qu'il leur ordonne de se fournir de fusils, de pisto­lets, de hallebardes, d'épées, de poudre et de plomb, toutes les fois que le bruit court que les Allemands ont dessein de passer le Rhin, et qu'ils courent en foule sur les bords du Rhin pour empêcher, ou, du moins, disputer le passage à la nation germanique, au péril évi­dent de leur propre vie, comme s'ils allaient au triomphe... »

 

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Metz. – La statue de Guillaume Ier, fondateur de l’Empire allemand, gît sur le sol de l’Esplanade.

 

 

Au reste, un événement va bientôt se pro­duire qui permettra de voir de quel côté l'Alsace et la Lorraine ont donné leur coeur. La Révolution française sera la grande épreuve.

 

Disons-le sans tarder : elle fut admirable­ment accueillie en Lorraine comme en Alsace. La Lorraine avait conservé tous ses privilèges ; elle y renonça d'elle-même pour accepter la discipline commune de l'égalité. La nuit du 4 août 1789 abolissait en Alsace tous les droits féodaux. En 1798, Mulhouse s'unissait librement à nous et nous verrons dans quelles conditions spécialement émouvantes.

 

A la veille de la Révolution, l'Alsace con­servait encore bien des souvenirs du passé ; la liberté des habitants souffrait encore de nom­breuses contraintes. Le professeur Georges Weill nous l'a dit : « Les fiefs pullulaient ; il n'y avait presque pas de terres faisant partie du domaine royal. Partout s'interposait entre le monarque et les habitants un seigneur qui rendait la justice en première instance, qui percevait les redevances féodales et qui, souvent, s'était approprié les dîmes. La noblesse alsacienne était sujette du roi ; mais beaucoup de ses membres avaient autant de relations avec l'Allemagne qu'avec la France. Quant aux dix anciennes villes impériales, telles que Schlestadt et Colmar, elles conservaient beaucoup d'institutions datant du Moyen Age allemand ; il en était de même pour Strasbourg. » L'autorité française, représentée par l'intendant avait apaisé beaucoup de conflits ; elle avait surtout protégé les paysans et la bourgeoisie qui s'étaient laissés entraîner et séduire par le grand mouvement d'idées du XVIIIe siècle. Le libéralisme français avait conquis en Alsace beaucoup de partisans. Un homme personnifie cette tendance, le baron Frédéric de Dietrich, à Strasbourg, noble, riche et savant, membre de l'Académie des Sciences, ami de Condorcet et de La Fayette.

 

L'édit royal de 1787 donnait à l'Alsace sa première représentation provinciale. Bientôt étaient créés les deux départements du Bas-Rhin et du Haut-Rhin avec Strasbourg et Colmar comme chefs-lieux. Dietrich recevait les fonctions de maire contre le candidat conservateur. Les patriotes s'organisaient. Les fêtes de la Fédération, à Strasbourg, provoquaient l'enthousiasme populaire, on sait comment la Prusse essaya de profiter de l'avènement du droit nouveau pour soulever contre la France tous les représentants des privilèges et pour soutenir les droits des princes possessionnés. L'assemblée nationale étudia le grave problème qui surgissait avec autant de modération que de fermeté. Le 28 octobre 1791, Merlin de Douai opposait aux demandes des princes alle­mands cette phrase où se fixe déjà la doctrine : « Le peuple alsacien s'est uni au peuple français parce qu'il l'a voulu ; c'est donc sa volonté seule et non pas le traité de Münster qui a légitimé l'union. » L'empereur Léopold II s'étant fait le champion des princes allemands, un courrier de Vienne étant venu apporter un ultimatum pour réclamer la reconnaissance de leurs droits, Louis XVI lui-même vint apporter à l'assemblée la déclaration de guerre contre son neveu, non point « guerre de nation à nation », disait Gensonné, mais « juste défense d'un peuple libre contre l'agression du roi ».

 

 

 

Strasbourg. – La place Kléber.

 

 

Ainsi, rien n'est plus net, Mesdames et Messieurs. Le conflit qui s'engage en 1792 porte bien sur la question de savoir qui doit gouverner l'Alsace : le prince allemand ou la liberté française. C'est à ce moment que l'Alsace parvient à sa majorité politique et qu'elle va, pour toujours, choisir son destin. La question s'est posée en 1792 comme elle se posa de nouveau en 1914. La guerre fut accueillie avec enthousiasme aussi bien (j'insiste sur ce fait) par ceux qui parlaient allemand que par ceux qui parlaient français. Les appels du maire Dietrich sont rédigés dans les deux langues. Et c'est Strasbourg qui, grâce au génie patriotique du capitaine Rouget de Lisle va donner à la France, avec le Chant de guerre pour l'année du Rhin, l'hymne symbolique de notre unité, la Marseillaise. Alors l'Alsace se précipite d'un grand élan pour la défense de sa patrie et de sa liberté ; elle acclame Kellermann et Kléber. Les luttes de partis, les querelles meurtrières entre Feuillants et Jacobins ne lui furent pas épargnées. Dietrich monte sur l'échafaud révolutionnaire ; mais, avant de mourir, il supplie ses deux fils de ne le ven­ger qu'en défendant la patrie. De la même façon qu'aujourd'hui les Allemands essaient de se servir du bolchevisme, ils envoient parmi les révolutionnaires quelques agitateurs comme le trop célèbre Euloge Schneider. Même aux heures les plus sombres, l'Alsace ne perd pas courage. L'historien Reuss nous cite le discours d'un pasteur d'Oberbronn à des paysans en octobre 1793. Il les exhorte « à défendre la Liberté et les Droits de l'homme contre les barbares, à les terrasser de leurs solides poings de montagnards, puis à les ensevelir dans leurs champs pour fumer la terre avec ces cada­vres ». Les barbares ! Du fond de l'histoire jusqu'à l'heure présente, on les retrouve tou­jours. La lutte fut dure, parfois confuse. Mais la Convention, malgré ses fautes, sut dominer une situation terrible, imposer partout l'énergie ; faire prévaloir le dévouement sans réserve et à la patrie, préparer les victoires de Hoche, débarrasser le pays du hideux terroriste Schneider. En 1794, l'Alsace se voyait délivrée. Ce n'était pas encore la paix mais c'était du moins l'union définitive avec la France. La Révolu­tion avait secoué durement nos provinces fron­tières comme elle avait bouleversé le pays tout entier. Cependant, elle rattachait pour toujours l'Alsace à la commune patrie en lui faisant aimer la liberté. Le régime franco-allemand qui se maintenait depuis 1648 disparaissait ; les princes d'empire sombraient dans la tourmente. Plus de droits féodaux. Sur un sol libéré une population affranchie pouvait désormais vivre librement de son travail.

 

Un acte important couronnait cette histoire. En 1798, la petite république de Mulhouse entrait de son plein gré dans la famille française. C'était, elle aussi, une bien vieille ville ; elle doit son nom au moulin (Mühle) dont la roue figure dans ses armoiries. Son admission dans notre patrie fut (insistons encore sur ce fait) le résultat d'une libre discussion : Metzger, qui rédigea le traité, pouvait écrire au Directoire exécutif : « Il est peut-être unique, cet exemple donné dans l'histoire qu'un petit peuple, enclavé par une grande puissance, ait osé délibérer avec toute la puissance souveraine. Il était réservé à vous, citoyens directeurs, de donner un si grand exemple de respect pour la liberté, et d'inspirer une confiance illimitée. » Il serait même tout à fait émouvant de comparer au succès récent de nos troupes la première entrée des Français le 15 mars 1798. Des jeunes filles en blanc vinrent présenter au chef de la 68e demi-brigade des feuilles de laurier. Le drapeau tricolore précédait le cortège. On arriva devant la porte de Bâle. « Wer da ? cria le factionnaire de la milice... - Républicains français. - Quelle est votre mission ? reprend le factionnaire, en français cette fois. - Nous vous annonçons le commissaire français, chargé de vous remettre la note qui réunit votre République à la grande nation. Nous venons fraterniser avec vous. - Avancez, héros français. La victoire vous précède ; la paix vous suit. » Et, parmi les cérémonies dont tout serait à redire, Metzger, faisant l'éloge de nos soldats, prononçait cette phrase aussi vraie aujourd'hui qu'en ce temps : « Les forêts ne fourniraient pas assez de branches, si des couronnes devaient marquer chacune de leurs actions. » Le drapeau de la milice fut placé dans un étui tricolore avec cette inscription : « La République de Mulhausen repose au sein de la République française. »

 

Aujourd'hui, on peut en dire autant de toute l'Alsace et de toute la Lorraine. (Longs applaudissements.)

 

Plantons-le donc, sans nul scrupule, notre glorieux drapeau tricolore sur la vieille cathédrale de Strasbourg. Il y flotta pour la première fois, en 1790, lorsque le maire Dietrich vint recevoir sur la grande plate-forme les délégués des gardes nationales ; « ce spectacle, nous dit un document contemporain, apprit à l'Allemagne que l'empire de la Liberté était fondé en France. » Qu'il y flotte, comme en 1870, aux jours sinistres du bombardement lorsque, déjà destructeurs de cathédrales, les Allemands lancèrent sur la ville 193.000 projectiles, entre le 14 août et le 27 septembre. Montons avec lui sur la tour d'où l'on domine la charmante confusion des toits et toute l'immense plaine d'Alsace ; au nord, les hauteurs de Wissembourg ; au sud, la montagne et le couvent de Sainte-Odile et jusqu'au ballon de Guebwiller ; à l'est, le Rhin et la Forêt-Noire ; à l'ouest, le Donon et la côte de Saverne. Qu'il dise, ce drapeau que nous sommes heureux, mais aussi que nous veillons. Voyez quelques jours à peine nous séparent de l'armistice et déjà l'Allemand chicane, ergote ; il demande des adoucissements, des ménagements, lui qui a tant ménagé nos provinces envahies ! Un radiotélégramme de Berlin, en date du 19, signé Ebert-Haase, déclare que la question d'Alsace n'est pas encore réglée. Les Universités allemandes commencent une propagande pour demander que l'Alsace soit une république indépendante. Une république, oui, mais une portion vivante de la République française ! La hampe droite du drapeau signifie la fermeté dans les desseins. Les gaies couleurs chantent la belle vie française qui va renaître. Finie la souillure ! Au milieu de tant de joie, on voudrait conserver la force de rire ; dans toutes les décorations de la cathé­drale de Strasbourg, qui demeure le plus beau livre d'images alsacien, parmi toutes ces frises de l'art du moyen âge, si souvent plaisanté, il n'est rien de grotesque au même point que cette statue de Guillaume II, camouflé en prophète, au portail de la cathédrale de Metz. Il y avait, dans cette horrible tragédie, une part de bouffonnerie. Fini tout cela !... Voici l'Alsace et la Lorraine rendues, je ne dirai pas à la France, mais à elles-mêmes. Les couleurs nationales décorent tout aujourd'hui la tombe basse comme la haute tour. Pour nous, Français de toujours, un grand devoir commence. Car il faut que cette victoire nous purifie nous aussi ; nous aurons à nous deman­der, dans notre leçon prochaine, quel est ce de­voir, comment se présentera notre tâche dès qu'aura cessé la fête du retour, celle qui, en ce moment, sous les plis du drapeau, sur nos terres sacrées, réalise la communion des vivants et des morts. (Longs et enthousiastes applaudissements. Nombreux rappels.)

 

 

EDOUARD HERRIOT,

Maire de Lyon, Sénateur du Rhône.

 

 

 

Edouard Herriot

 

 

 

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