Chasse à la gloire, course à la mort
Pour sa fragilité, il est refusé par l’armée
française… En un an, il devient le modèle du héros, l’« as des as »
aux 53 victoires.
« Quarante-huit kilos Vous voulez faire la guerre avec vos 48 kilos ? Prenez du poids et revenez nous voir dans six mois, mon garçon ! »
Le jeune homme auquel s'adresse cette diatribe serre les poings. Pour la troisième fois, un bureau de recrutement refuse son engagement... tout ça à cause de cette maudite fragilité, de ce teint blafard, de cette santé précaire qui lui a déjà interdit de se présenter à Polytechnique, lui, le fort en maths, et qui, aujourd'hui, l'empêche de se battre pour la France en péril ! En 1914, Georges Guynemer n'a pas encore vingt ans. Il n'y a pas si longtemps, il était encore sur les bancs d'un lycée et rêvait de prendre part à la terrible épopée guerrière.
Né le 24 décembre 1894, il est le seul garçon dans une famille de filles, et fils de bourgeois cossu. Son père, Paul, ancien saint-cyrien, a quitté l'armée où il ne trouvait pas l'aventure qu'il attendait. Sa mère, Julie, est une demoiselle Doynel de Saint-Quentin, de noblesse récente, dont la fortune fait oublier cette fragilité.

Georges Guynemer pose à gauche de son père sur le
perron de la maison familiale de Compiègne
Elève, Guynemer gifle son prof
Choyé, le « petit dernier » grandit : pensionnaire à Stanislas, il se lève à 5 heures pour étudier, assiste à deux messes et se couche à 20 heures. Il reste, néanmoins, un enfant espiègle et batailleur, tout en étant un excellent élève, notamment en mathématiques et en versions latines. Ses parents sont très fiers de lui et surtout de sa personnalité qu'il affirme en toutes circonstances : ainsi, à la suite d'une de ses nombreuses blagues, un de ses professeurs le gifle. L'élève Guynemer ne se démonte pas et retourne une superbe calotte au professeur stupéfait. Il s'ensuit un énorme scandale, mais, dans l'aventure, Paul soutient son fils et comprend que la fierté est sa qualité principale. Cet incident tragi-comique n'empêche pas Georges de réussir brillamment son bachot. Polytechnique lui semble promise. C'est alors que sa santé l'oblige au repos — un mot qu'il déteste d'autant plus qu'il caresse un grand projet : imiter ces fous volants qui se lancent à la conquête du ciel dans leurs drôles de machines. En secret, il passe son baptême de l'air dans l'une de ces « cages à poules », comme on surnomme les avions d'alors. Paul ne prend pas au sérieux la vocation de son fils. D'ailleurs, avec quelles forces et quels muscles pourrait-il répondre à l'appel de l'espace ? En un an, Georges a beaucoup grandi : il mesure 1,73 mètre mais sa haute taille accuse davantage sa maigreur. Pour essayer de le « remplumer », sa famille loue, au printemps 1914, une belle villa à Anglet, près de Biarritz. L'air de l'océan apportera peut-être quelques couleurs sur ce visage trop pâle...
C'est à Anglet que la guerre surprend la famille. Georges veut s'engager immédiatement. Son père, en tant qu'ancien officier, ne peut désapprouver son fils et l'accompagne, dans son automobile, jusqu'au bureau de recrutement. Mais Georges est ajourné une première fois, puis deux, puis trois. Il maudit ce corps de « fil de fer » qui lui vaut toutes ces humiliations, d'autant plus qu'il sait, lui, de quoi il est capable, malgré cette apparente fragilité, grâce à son intrépide volonté. Georges n'a plus qu'à attendre, logiquement, la fin des hostilités en rongeant son frein. Mais le destin des héros se plaît à contrarier la logique.
Un jour, un avion se pose en catastrophe sur la plage de Biarritz. Georges se précipite et aide le pilote à remettre l'appareil en marche, tout en lui contant ses mésaventures : « Allez donc à Pau, à l'aérodrome militaire et voyez le capitaine Bernard-Thierry ! » lui conseille le pilote en décollant. A Pau, le capitaine ferme les yeux sur l'incapacité physique du jeune homme et l'incorpore comme élève-mécanicien, puis, plus tard, grâce à un faux en écriture, comme élève-pilote. Ainsi, ce sera illégalement que Georges Guynemer entre dans l'armée. C'est-à-dire dans la légende.
Le 5 juin 1915, le caporal Guynemer est expédié au camp de Valauciennes, puis de Villers-Cotterêts. Il est enfin breveté pilote, non sans mal d'ailleurs, car, durant son stage, il a cassé pas mal de bois. Dès son arrivée au camp, il continue : « Fous-moi ce petit c... à la porte ! » ordonne, furieux, son chef d'escadrille, le capitaine Brocard à l'adjudant Védrines, chargé d'instruire le nouveau venu. Heureusement, Védrines a du flair et parvient à calmer l'humeur de son supérieur. Le 19 juillet à l'aube, Guynemer saute dans son « zinc » en compagnie de Guerdes, son mécanicien. Soudain, il aperçoit un Aviatik et s'en approche à 20 mètres, tandis que Guerdes ouvre le feu avec sa mitrailleuse Lewis. A cette époque, les avions sont encore mal armés pour le combat, la Lewis s'enraye à plusieurs reprises et c'est finalement à 15 mètres qu'une rafale ultime abat l'ennemi. Première victoire, première palme à la croix de guerre de Georges : la chasse à la gloire est commencée, comme est commencée la course à la mort...

Guynemer appartenait à l’escadrille des Cigognes dont
on voit l’emblème peint sur la carlingue de ce Spad VII
Le 5 décembre 1915, le sergent Guynemer — il vole seul — abat son deuxième adversaire, au-dessus de la forêt de Compiègne, c'est-à-dire tout près de la propriété familiale... auprès de laquelle il se pose. Son père accourt : « Je viens de descendre un Boche et je l'ai perdu, aidez-moi, mon père ! »
Les artilleurs lui présentent les armes
Et c'est M. Guynemer qui retrouvera les débris de l'appareil ennemi et fera homologuer la deuxième victoire de son fils. Trois jours plus tard — oui, il est infatigable — ce jeune homme, jugé inapte au combat, aperçois un LVG. En une manœuvre acrobatique, il tire quarante-sept fois et l'ennemi s'écrase au sol. Comme pour mieux savourer sa victoire, Guynemer se pose auprès de la carcasse fumante du LVG. Des artilleurs, qui ont vu la scène, surgissent et un commandant lui fait présenter les armes...
Vis-à-vis de ces poilus héroïques qui vivent plaqués au sol, dans la mitraille et la vermine, les « chevaliers du ciel » jouissent d'un prestige incomparable. Chaque victoire aérienne est une petite « bataille de la Marne » gagnée. Le récit des exploits de Guynemer a les honneurs de la presse, avec son portrait. Les décorations pleuvent : médaille militaire, Légion d'honneur, croix de guerre décorent enfin cette poitrine chétive. Bientôt, la France entière célèbre le culte du jeune héros pour lequel est crée un surnom glorieux : l'as des as. Pour l'as des as, l'ingénieur Béchereau concocte un nouvel avion, le Spad qui va accroître davantage ses moyens d'action. En 1916, de passage à Paris, Guynemer, qui collectionne pas loin de trente-cinq victoires, se rend à un spectacle au Palais-Royal. Ses prouesses ont soulevé la curiosité avide des interprètes féminines, notamment de l'une d'elles, une blonde dont les yeux bleus mangent le visage et dont le rire est aussi harmonieux que sa voix de rossignol : Yvonne Printemps surgit dans le destin de Guynemer. Entre eux, c'est l'amour fou. Ils dévorent cette passion à belles dents, comme s'ils pressentaient que la mort est au bout du chemin. A chaque fois que Georges vient à Paris, Yvonne le rejoint à l'hôtel Edouard-VII où ils arrachent tous deux quelques heures d'ivresse au destin. Pour Georges, Yvonne fait déjà languir le célèbre auteur-acteur, Sacha Guitry, qui rêve de la conquérir. Partout, on voit les deux amoureux ensemble, notamment chez Maxim's où l'exubérance amoureuse d'Yvonne ne s'entoure guère de discrétion. Quelle expérience pour Georges ! Mais Yvonne sait bien qu'elle ne peut rivaliser, dans le cœur du jeune homme, avec l'aviation. Le combat, c'est sa vie, en attendant d'être sa mort. Il lui faut toujours davantage de victoires ! Quarante... cinquante... cinquante-trois... A vingt-deux ans et demi, il est officier de la Légion d'honneur, lorsque, au petit matin du 11 septembre 1917, il s'envole dans le ciel de Flandres, sur le Vieux Charles, nom qu'il a donné à tous les avions qu'il a menés à la bataille. A ses côtés, deux autres membres de l'escadrille l'escortent : le sous-lieutenant Bozon-Verduraz et le sergent Risacher.
Soudain, au-dessus du village de Poelkapelle, Guynemer aperçoit un avion à croix noire. Comme il l'a fait tant de fois, il fonce sur l'ennemi, la rage et l'ivresse au cœur… mais l'impossible arrive : l'archange est abattu. Comme l'écrira Jules Roy : « Ce qui l'a touché, c'est la foudre, sublime, propre, pure, noble, telle qu'elle frappe quand Dieu vous aime... » L'as des as quitta l'azur comme il l'avait gagné. Peut-être fallait-il qu'il en fût ainsi pour que sa légende survécût ? Peut-être fallait-il qu'il se perdit à jamais, en « plein ciel de gloire » ?
Claude Dufresne (1990)

L’épopée de Guynemer, décoré ici par le général
Franchet d’Esperey, s’achève le 11 septembre 1917 dans le ciel de Flandre