REVUE DES DEUX MONDES
Tome XLI - 1917
AVEC GUYNEMER
C'est au fond des espaces, notre commune
patrie, à 10 000 pieds au-dessus de Roye, un clair matin de septembre, que je
rencontrai Guynemer pour la première fois.
Les cadavres attirent les aigles, les
champs de bataille modernes appellent les avions ; je n'avais pu résister
à la tentation de venir contempler, de la lointaine escadrille où j'étais
attaché, ces fameuses tranchées d'Artois où le recul allemand allait peut-être
se décider avant l'hiver, nous l'espérions du moins.
Mon capitaine ayant autorisé
« une ballade » aux lignes, mes réservoirs remplis, ma mitrailleuse
essayée ; mes poches bourrées de chocolat et de bananes, je montai
insouciant et joyeux vers l'azur éblouissant de lumière, à la recherche d'un
Boche à braconner, d'un combat à livrer. Coupant les tranchées à Lassigny, je
dépassai Roye à 4 000 mètres d'altitude, salué par un joyeux « crapouillage, » quand j'aperçus un
appareil ennemi à quelques centaines de mètres au-dessous de moi.
Dois-je l'avouer ? Une
involontaire angoisse m'étreignit tout entier. Le ciel est immensément vide,
moucheté seulement, çà et là, des flocons noirs des shrapnells ; pas un
ami à l'horizon et je suis à 6 ou 7 kilomètres de nos lignes ! Faut-il
attaquer ? Un monde d'idées m'assaille. L'être raisonnable qui dort au
fond de chacun de nous, - je l'appelle familièrement « mon ancien, »
- avec lequel j'ai pris là-haut l'habitude de dialoguer comme avec un compagnon
véritable, bougonne furieusement : « Es-tu fou ? Tu as le soleil
droit dans les yeux, de l'huile sur ton viseur, le vent contraire ! Si tu
attaques, elles vont siffler, les balles, ces petites choses qui font si mal.
Elles pénétreront ta chair, détraqueront ta fragile machine humaine, brisant le
jeu délicat des articulations. Te vois-tu aveugle ? Amputé ? Mourir
passe encore, mais rester estropié !... Ne fais-tu pas tout ton devoir en
empêchant l'ennemi de passer ?... Pourquoi t'exposer inutilement si
loin ?... Une panne, et te voilà prisonnier !... Téméraire, demeure
en paix ! »
Mais « Tartarin Quichotte »
répond d'une voix impérieuse : « Lâche ! Tu hésites ?...
Est-ce en vain que tu déploies sur la blancheur immaculée de tes ailes les
trois couleurs de ton drapeau ? De la France envahie, là, sous tes pieds,
des frères captifs suivent, dans le bleu du ciel, la marche triomphante de ton
oiseau... Là-bas, derrière l'horizon de brume, d'autres frères encore,
prisonniers au fond de l'Allemagne, souffrent et meurent, attendant leur
vengeance ! N'entends-tu pas monter de la tranchée les cris
d'encouragement de tes camarades ? Tous, suspendant leur besogne
meurtrière, te regardent... des milliers d'yeux sont levés vers toi, confiants
en ton courage, et tu manquerais cette occasion ? »
Il est passé, l'oiseau, mais un autre
le suit, à 500 mètres peut-être. Plus loin quatre points noirs, des camarades
sans doute, tachent l'horizon. Pas d'hésitation : « Tais-toi,
l'ancien, tu radotes. » Et d'un à droite brutal, suivi d'un piqué plus
brutal encore, à plein moteur, je fonds sur ma proie. Le combat s'engage :
dans l'excitation et la joie de la lutte, j'oublie la mort qui rôde. Oh !
les belles secondes de vie intense où le corps n'existe plus, où l'âme
divinisée le dompte, voit, agit, commande aux nerfs, aux muscles, à la matière
inerte avec la lucidité et la rapidité de la foudre ! Action et pensée
sont confondues, quand elles ne se dépassent pas l'une l'autre !
Tout petit, recroquevillé derrière mon
« moulin » dont les
cylindres tourbillonnants forment le plus efficace et le plus naturel des
boucliers, l'oeil à la ligne de mire, j'épie l'adversaire. De sa lourde
mitrailleuse à crosse, mobile sur une tourelle rotative, le dos tourné au
pilote qui continue sa route rectiligne, l'observateur boche tire par
rafales ; on jurerait entendre une grêle de pierres s'abattant dans le
feuillage. S'il vise à droite, je passe, à gauche ; à gauche, je repasse à
droite en une série d'S ralentis pour approcher le plus près et viser plus sûrement.
Il ne s'agit pas de gaspiller mes quarante-sept cartouches, bien maigres auprès
des 500 dont dispose l'adversaire ! Quelques mètres encore : la face
de l'homme se crispe d'horreur, ses yeux roulent épouvantés, le corps rejeté en
arrière, il écarte les deux bras comme pour arrêter ma charge et éviter d'être
coupé en deux... Le voici en plein dans la ligne de mire, j'appuie sur la
détente... pas une détonation... La mitrailleuse est grippée !... J'en
pleure de rage ! Tac, tac, tac, tac, de toutes parts, dirait-on
maintenant, des mitrailleuses bruissent. Une traction légère : mon oiseau
bondit en chandelle au-dessus de l'allemand, évitant de quelques mètres la
fatale collision, et se retourne sur l'aile à droite : quatre autres
appareils à croix noires, ceux que j'avais espéré être des Nieuport, groupés sur ma tête, « m'assaisonnent » de leur tir convergent. Zim, zim, zim !
On croirait un essaim de guêpes vésicantes ou le battement lointain
d'innombrables ailes de passereaux.
Pas d'autre défense que la fuite vers
nos lointaines tranchées ; poursuivi par l'ennemi triomphant, je pique,
détale, zigzague comme un fou, chasseur chassé, riant et jurant à la fois, de
cette situation renversée. Trois Boches passent les lignes à mes
trousses ; notre artillerie les prend en chasse, le ciel se mouchette de
blancs flocons. Pas un camarade ce surgira donc ? Deux encore, puis un
seul. Je pique, repique toujours, désespérant de lui échapper, jusqu'à 1 200
mètres sur Montdidier. Là, stupeur : ma mitrailleuse essayée consent à
tirer. A moi maintenant « toute la
sauce. » Sus à l'ennemi ! Comme s'il devinait que je ne suis
plus désarmé, lui aussi fait demi-tour. A sa gauche grossit un léger point noir
venu de Péronne, un de ses camarades de tout à l'heure, sans doute. Tous deux
se rapprochant descendent vers Roye où je m'apprête à leur couper la route. 2
000, 3 000, 4 000 mètres d'altitude, mon oiseau cabré bondit vers le firmament
de toute sa puissance, l'hélice n'est plus qu'un disque de flammes !
Soudain le fugitif, que je ne quitte pas des yeux, explose en une gigantesque
boule de feu. Qu'arrive t-il ? Je retire mes lunettes, passe le nez hors
du pare-brise ; pas d'erreur, car le vainqueur, celui que j'avais pris
pour un deuxième ennemi, exécute, de contentement assurément, une vertigineuse
descente en vrille.
L'appareil embrasé tombe à une vitesse
folle, tel un caillou, pendant près d'un millier de mètres ; puis la chute
se ralentit, les parties plus lourdes, rongées par l'incendie, se sont détachées ;
seul le fuselage, dressé en une gigantesque torche, descend lentement et
s'écrase à deux pas de nos premières lignes. Une invincible horreur me pénètre
jusqu'aux moelles. C'est un ennemi qui tombe, mais un homme après tout, et
peut-être, dans cinq minutes, connaîtrai-je le même infernal supplice.
Alentour, la vie s'est arrêtée, semble-t-il ; dans l'espace où nous
errons, « le temps suspend son vol. » Les shrapnells cessent
d'éclater, les oiseaux mécaniques qui peuplaient le ciel ont disparu. En bas
des tranchées, il me semble seulement entendre monter vers l'azur les
hurlements d'angoisse ou d'enthousiasme des deux camps, témoins impuissants du
duel aérien. Ce ne fut qu'un instant ; chasseur passionné et attentif, je
repris ma poursuite de l'homme à travers les cieux.
Sitôt atterri, j'appris que Guynemer
venait d'abattre en flammes son dix-huitième avion ennemi près de Roye et que
lui-même, atteint par un obus, était tombé dans nos lignes. Ce que j'avais pris
pour des farandoles d'enthousiasme n'était que le début de sa chute.
A quelques jours de là, j'eus le
plaisir d'être présenté au héros en personne, encore contusionné de sa vertigineuse
descente, mais vibrant des trois victoires successives qu'il venait de
remporter à vingt minutes d'intervalle, la dernière sur le Boche que j'avais si
vainement attaqué. Avec quelle curiosité écoutais-je celui qu'au début de sa
carrière, son capitaine appelait familièrement « le gosse ! » A
peine jeune homme, à vingt et un ans, Guynemer épinglait à sa poitrine la
Légion d'honneur, la médaille militaire, la croix de guerre et cinq palmes. Il
comptait ce jour-là sa dix-huitième victoire, sa quinzième citation, son cent
vingt-sixième combat. Cent vingt-six fois il s'était donc trouvé face à face
avec une mitrailleuse qui tire 500 cartouches à la minute, et six fois il avait
été descendu « en boule » dans nos tranchées par des balles et des
obus ! Une pareille vie n'est-elle pas déjà un défi à la vie
elle-même ?
Le visage a été trop popularise par la
photographie et la gravure pour qu'il soit utile de le décrire ; la
parole est brève, le geste nerveux, décidé ; le corps mince, élancé, celui
d'un ascète usé à son apostolat. L'enveloppe matérielle ne compte pour ainsi
dire pas chez lui : l'enthousiasme la brûle, la lame ronge le fourreau, la
passion d'agir consume perpétuellement cette frêle enveloppe. Mais l'incendie
qui le dévore, le nourrit et le soutient en même temps : il est à lui-même
cette mystérieuse puissance qui, dans un appel fameux, dressa des morts
debout. L'âme a tout pris, et le trait caractéristique de Guynemer, ce que
l'image ne peut rendre, ce sont ses yeux : toute la vie, le caractère de
l'homme sont là ! Yeux profonds, immenses et sombres ; pupille noire
de jais nettement détachée de l'iris très brun, avec une flamme continue,
fulgurante comme un diamant, tranchante comme un burin. Le regard qui pourrait
être très doux, tout de velours, comme chez un poète ou un sentimental, est
seulement d'acier chromé : on sent la volonté obstinée et furieuse que
rien n'effraie, surtout pas la mort, bravée délibérément chaque jour, à toute
heure.
Son sang-froid, plue encore la
rapidité inouïe de ses réflexes, me frappèrent durant notre course rapide en
auto à travers Paris. Avec quel enthousiasme, quelle passion ne parle-t-il pas
de son métier, ou mieux de son art, plus amoureux, plus préoccupé sans cesse de
son appareil, de sa mitrailleuse, de son moteur, que de la plus exquise
« marraine ! » Un « hystérique » du vol, disent ses
camarades plaisamment ! La gloire qui corrompt les faibles le laisse
intact. A vingt ans, il atteint un record sans égal et en sourit. Dans la rue
où nous passons, notre vive allure ne nous empêche pas d'entendre voler son nom
sur les lèvres de la foule admirative ; au restaurant, au cinéma où toutes
les têtes se tournent vers lui, où les dames ajustent leurs face-à-main pour
essayer de compter le nombre imposant de « bananes (1) » qui garnissent sa croix de
guerre, rien n'altère sa simplicité, sa gaieté d'adolescent.
(1) Palmes.
Quelle peut être sa méthode,
demanderez-vous, ou mieux « son truc » pour abattre ainsi les Boches
à la douzaine ? Interrogez-le : je doute que vous obteniez une
doctrine absolument positive de « l'As des As. » Ce n'est pas qu'il
garde son secret, mais plutôt parce que je crois qu'il n'en a pas. A part
quelques principes fondamentaux, communs aux pilotes de chasse entraînés,
Guynemer est avant tout, et plus que les autres, un improvisateur de génie qui
subordonne sa tactique à celle de l'ennemi poursuivi, ainsi qu'aux
circonstances ambiantes. Son secret ? C'est son inlassable activité, sa
volonté de fer qui dompte tous les obstacles, ses connaissances techniques, le
soin qu'il prend de ses appareils, son « mordant » supérieur à tous, le tour de main que lui donne
l'entraînement.
Au début de ces notes je me suis
étendu sur les impressions d'une rencontre banale afin d'en faire apprécier aux
profanes les angoisses et les difficultés ; par ce simple récit j'ai pensé
qu'ils comprendraient mieux le caractère et la carrière de Guynemer dont c'est
là le pain quotidien. Qu'on me permette maintenant quelques généralités sur les
qualités essentielles des « chasseurs » en général : elles
jetteront plus de lumière encore sur cette jeune et héroïque figure dont
l'histoire s'empare déjà.
Le coefficient offensif d'un pilote de
chaise est fonction de trois principaux facteurs. Le premier, essentiel, est
une jeunesse, un entrain, une surabondance de vie qui permettent de surmonter
la dépression physiologique et psychologique, l'espèce de « Nirvâna »
dans lequel plongent le froid, plus encore la raréfaction de l'air, et de
garder aussi intactes que possible les facultés volitives qui poussent à
attaquer et à vaincre. Nos moteurs eux-mêmes perdent 30 pour 100 de force en
chevaux, du fait de l'altitude ! Conserver ses moyens est cependant moins
une question d'athlétisme et de santé, l'exemple de Guynemer le démontre suffisamment,
que de vigueur morale pour les uns, d'enthousiasme, de diable au corps, comme
disaient si plaisamment nos pères, pour les autres. Un sujet maigre aura
souvent plus d'activité qu'un tempérament gras et musclé. Cette résistance
exceptionnelle, tante animale que cérébrale, permit à un Navarre de totaliser
dix et onze heures de chasse journalière sans diminuer son admirable valeur
offensive. Il y a donc un facteur « tempérament personnel, »
essentiellement variable selon les individus et les circonstances, qui échappe
à toutes les lois. La vague d'assaut bondit de la tranchée dans l'excitation du
nombre et des cris ; la peur, si peur il y a, est collective et
l'amour-propre soutient les hommes. Songez au solitaire que rien n'encourage ni
ne contrôle, à cette anomalie qu'est le vol pour l'homme et plus encore le
combat à 10 ou 15 000 pieds dans les cieux, et peut-être comprendrez-vous la
trempe dont doit faire preuve un tel soldat !
Il lui faut assurément le mépris de la
vie et du danger, mais servis par un admirable sang-froid, par d'incomparables
qualités de manoeuvrier et de tacticien.
Différente avec chaque pilote, la
tactique aide à découvrir l'ennemi, à l'approcher avec le minimum de risques, à
le travailler en quelque sorte, comme les toréadors estoquent leur bête et
l'obligent, par des passes savantes, à venir recevoir le coup de grâce à la
place qu'ils ont choisie. Cette tactique dépend de la valeur professionnelle de
l'aviateur, non seulement comme mécanicien de moteur, mais comme pilote proprement
dit. Tout « as » de chasse se double nécessairement d'un véritable
acrobate, connaissant l'air, ses lois, la résistance limite des matériaux qu'il
fait travailler et l'effort qu'on peut en exiger. Qu'on ne nous parle pas des
« inconscients : » le vrai pilote est calme, ce qui peut
parfaitement ne pas exclure la tension des nerfs ; il brave le danger sans
le méconnaître, ménageant son appareil et sa vie, mettant toutes les chances de
son côté. L'individu qui charge brutalement en avant est voué à la destruction :
le courage seul ne saurait suppléer aux qualités professionnelles. Et dire
qu'on condamna jadis Chevillard, père de l'école moderne, qui démontra le
premier la nécessité pour l'homme volant de se mouvoir en l'air comme poisson
dans l'eau et de s'unifier tellement à ses ailes qu'elles lui semblent faire
partie de son être !
Le vol devra donc être aussi machinal,
aussi réflexe, dans n'importe quelle position, que celui d'un oiseau véritable.
Que le pilote soit débarrassé de toute préoccupation et ne poursuive que deux
objectifs : éviter le champ de tir de son adversaire et placer le dit
adversaire dans sa ligne de mire à lui : en un mot, frapper et parer les
coups. Un sentiment exact, une sorte d'instinct des vitesses et des distances
s'impose à cet effet. S'il importe d'agir très rapidement, il y a en revanche
une vitesse limite que ni la vue ni la pensée ne peuvent dépasser. Devant la
mitrailleuse braquée sur lui, malgré sa hâte d'en finir, l'homme volant
ralentira sa vitesse et brisera l'élan formidable par lequel il tombe parfois
sur sa proie pour régler son tir ; mais ce tir, troisième point essentiel,
n'est pourtant que la conséquence des qualités du pilote : un bon
manoeuvrier sera presque automatiquement adroit tireur : la ligne de mire
lui tombe naturellement dans l'oeil au moment voulu.
Question de chance aussi... plus
encore don naturel. Des êtres comme Guynemer sont malgré tout si exceptionnels
qu'ils peuvent paraître anormaux. D'aucuns verront en eux des ouvriers du plan
divin, appelés à une mission spéciale, soutenus par une puissance surnaturelle,
et s'inclineront très bas, sans en chercher davantage, devant leur jeunesse et
leur héroïsme. Pour nous, leurs camarades de métier, qui les voyons à l'oeuvre,
ils nous paraissent des surhommes presque impossibles à égaler, à qui nous
sommes heureux d'apporter l'hommage de nos sympathies et de nos admirations.
R. DE LA FRÉGEOLIÈRE.
Front de Flandres, 11 septembre 1917.
P.-S. Depuis que ces
pages ont été écrites, nous avons eu l'immense douleur de perdre notre cher et
grand Guynemer. A vingt-trois ans, en vingt-cinq mois de campagne, il avait été
vingt-sept fois cité à l'ordre de l'armée ! Il comptait sa
cinquante-quatrième victoire officielle, une
centaine en tout, assurait-il, plus de 500 combats aériens !
En vain, tout le long de ce jour
maudit où nous arriva la fatale nouvelle, avons-nous scruté l'immensité des
cieux, guettant le vol familier de « la Cigogne n° 2 » attardée vers
son nid. En vain, jusqu'au soir, avons-nous espéré le coup de téléphone
libérateur. Ce furent d'inoubliables heures d'attente où l'angoisse émaciait
les visages. Personne ne voulait croire !