REVUE DES DEUX MONDES
tome XXXIV - 1916
LA BATAILLE NAVALE
DU 31 MAI
La bataille navale du 31 mai 1916
offre ce caractère particulier qu'elle n'est pas l'aboutissement tactique
d'une opération stratégique qui se déroule normalement. Elle ne résulte pas non
plus d'une rencontre fortuite d'adversaires opérant sur le même théâtre, mais
qui ne se recherchaient pas expressément. Non ; cette bataille qui, après
vingt-deux mois d'attente, a mis aux prises les armées navales d'Allemagne et
d'Angleterre, a été parfaitement voulue par les deux partis, sans autre préoccupation,
- quoi qu'on ait pu dire des prétendus objectifs stratégiques des Allemands, -
que de mesurer leurs forces dans les meilleures conditions de leur emploi.
Mais, avant d'entreprendre mon étude,
je dois dire au lecteur qu'il ne saurait être question, en ce moment, de fixer
avec exactitude les traits d'un événement maritime sur lequel nous n'avons pas
encore do relations officielles. Ces relations, d'ailleurs, si elles étaient
livrées au public, ne resteraient-elles pas volontairement imprécises, à
supposer qu'elles ne fussent pas nettement tendancieuses ? Au cours d'une
guerre, tout est sacrifié, dans cet ordre d'idées, à l'effet que l'on veut
produira sur l'opinion. De part et d'autre, avec plus ou moins d'habileté et
d'opportunité, on cherche à pratiquer ce que le colonel Feyler, l'éminent
critique militaire suisse, appelle si justement la « manoeuvre
morale. »
Bornons donc notre ambition à tracer
une simple esquisse, à ébaucher une physionomie incertaine. Gardons-nous
surtout des conclusions hâtives. Celles que l'on a voulu tirer déjà de détails
d'une authenticité douteuse ou de faits mal interprétés sentaient par trop le parti
pris et nous ramenaient au beau temps des polémiques qui suivirent la bataille
de Tsou-Shima.
Oserai-je ajouter qu'au moment même où
j'écris ces lignes, on veut bien m'avertir qu'il existe déjà une vérité officielle au sujet de la
bataille du 31 mai et qu'il serait vain de prétendre s'en écarter d'une
manière sensible ? Malheureusement, cette vérité n'a pas encore jugé
convenable de sortir de son puits. On ne s'étonnera pas si je tâtonne un peu,
privé de ses rayons.
« Après vingt-deux mois d'attente... »
disais-je tout à l'heure. Je ne pense pas, en effet, que jamais bataille navale
ait été plus attendue que celle-ci, plus désirée des uns et avec une passion
que l'on comprend quand on songe que le plus bel et le plus juste orgueil
militaire était en jeu, plus désirée dies autres aussi, mais point de la même
façon ni avec la même unanimité ; car, s'il s'agissait de la satisfaction
de haines furieuses en même temps que d'ambitions désordonnées, on n'était pas
complètement d'accord, dans ce camp-là, sur les moyens les plus expédients
d'arriver au but que l'on se proposait. D'ailleurs, les moins clairvoyants des
marins allemands, - c'est d'eux que je parle, n'est-ce pas ? - ne
pouvaient se faire illusion sur l'étendue des risques que leur faisait courir
une rencontre avec la flotte anglaise, quelque habileté qu'ils pussent mettre à
en limiter les conséquences tactiques ; et si une appréhension
parfaitement justifiée ne diminuait ni leur courage, ni leur résolution, c'est
peut-être que le danger porte en lui-même une sorte d'attirance à laquelle les
tempéraments énergiques résistent difficilement.
Il faut tenir aussi un large compte,
dans l'appréciation de la mentalité des marins de Guillaume II au sujet de
cette grave affaire de la bataille navale, de l'inévitable réaction que
produisait sur eux la violence des sentiments populaires qu'ils avaient
eux-mêmes provoqués, comme j'ai déjà eu l'occasion de le dire ici (1). Je ne sais pas si les cris de triomphe qui éclatent autour d'eux peuvent
les persuader de leur victoire. J'en doute. Ils ont tous vu de trop près la
déroute de la nuit du 31 mai au 1er juin. Mais il est très possible
que la confiance aveugle, exaltée, de la nation allemande ait singulièrement
fortifié la leur. A force de s'entendre louer de cette supériorité technique
qui devait balancer la supériorité numérique des Anglais, sans doute ils ont
fini par y croire.
(1) Revue des
Deux Mondes du 15 mai 1916 : « La sortie de la flotte
allemande, » page 383.
Enfin, et puisque je parle du peuple
d'Allemagne, comment oublier que ce peuple souffre et qu'il souffre du blocus
anglais ? Ses cris de détresse se faisaient entendre dans tous les ports
et jusqu'à cet îlot d'Helgoland, poste avancé du camp retranché maritime de la Hoch see flotte. Et l'on avait beau se
dire que même une bataille indécise, - on ne pouvait prétendre à plus que cela,
- ne desserrerait pas l'étreinte britannique d'une manière appréciable, il ne
semblait pas possible de se refuser du moins à une tentative...
Ainsi, - psychologiquement, - cette
bataille allait résulter du consensus
omnium, les alliés des deux
partis et les neutres compris. Dirai-je, en toute sincérité, que les alliés de
l'Angleterre, nous en tête, souhaitaient depuis longtemps que cette
supériorité de la magnifique flotte britannique, dont personne ne pouvait
douter, s'affirmât toutefois par des actes éclatants et non pas seulement par
la vertu, un peu mystérieuse et voilée aux yeux des simples, d'un blocus trop
lointain ? Les alliés de l'Allemagne, - l'Autriche, du moins, - désiraient
une « sortie » de la flotte allemande, ou de la partie la plus mobile
de cette flotte, qui pût se lier avec certaines opérations sur le théâtre
méridional de la guerre. J'en ai parlé discrètement, ici, il y a quelques
semaines, et je n'y reviens pas (2). Rappelons-nous seulement que la
visite à Berlin et à Kiel de l'archiduc Karl Stephan, chef de la flotte
autrichienne, fut bientôt suivie de la retraite de l'amiral von Tirpitz, très
opposé, comme on le sait, à l'idée de faire jouer un rôle actif, mais très
dangereux, aux belles escadres qu'il avait créées.
(1) Revue du
15 mai 1916 : article déjà cité.
Quant aux neutres, - mais d'abord y
a-t-il vraiment des neutres dans
l'extraordinaire conflit où presque toute l'Europe est engagée ?... - quant
aux neutres, dis-je, tel uns étaient directement intéressés, mais en sens
divers, à la solution de la question du
blocus effectif, les autres attendaient avec impatience un événement qui
pouvait, en rompant l'équilibre, jusqu'ici trop exact, des deux plateaux de la
balance, rapprocher la date de la fin de la guerre. Je ne prétendrai pas que
l'une de ces Puissances, pourvue, elle aussi, d'une belle flotte, fût en droit
de considérer comme un avantage d'une réelle valeur politique l'affaiblissement
éventuel de la force navale anglaise après une grande bataille, même
victorieuse. On l'a dit. On l'a écrit presque officiellement, et non sans
quelque imprudence. Je crois avoir montré (3) ce que les
craintes exprimées à ce sujet avaient d'irraisonné. Laissons donc cela de côté.
La victoire, fut-elle chèrement payée, est toujours la meilleure des polices
d'assurance contre les coalitions.
(3) Revue des
Deux Mondes du 15 février 1916 : « Le nouveau blocus, » page
855.
Quand deux armées modernes résolues à
combattre marchent l'une contre l'autre, il est aisé de prévoir à peu de chose
près où et quand se produira la rencontre. Elles ont un théâtre d'opérations
nettement délimité et surtout des chemins, - voies ferrées ou routes
carrossables, - tracés d'une manière invariable et au réseau desquels tous
leurs mouvements restent liés.
Il n'en va pas tout à fait de même
pour les flottes. Les limites de leurs théâtres d'opérations sont généralement
beaucoup plus élastiques, et à la mer tout est chemin. Ajoutons, - et ceci est
capital, - que ces armées ont aujourd'hui une surprenante mobilité, une
mobilité qui ne cesse de croître en même temps que la vitesse absolue des
éléments qui les composent, alors que celle des armées de terre à effectifs
considérables, alourdies par un énorme matériel, décroît de plus en plus, dans
tous les cas du moins où la faiblesse relative des distances à parcourir
supprime le bénéfice des transports par voies ferrées.
Allemands et Anglais eussent donc pu
se chercher quelque temps sans en venir aux mains, si leurs bases, - leurs
points de départ respectifs, par conséquent, - n'eussent été aussi rapprochées.
Mais qu'est-ce que 400 ou 450 milles, au maximum, pour des escadres qui, en vue
d'une opération de durée limitée, comme c'était le cas, peuvent parcourir 200
ou 225 milles en moins d'une demi-journée ?
En fait, les choses ne se passèrent
point ainsi, et les Anglais, parfaitement décidés à offrir le combat à leurs
adversaires, allaient leur épargner la moitié du chemin en marchant, non pas
tout droit de leurs ports d'Écosse, ou de l'Humber, sur Helgoland, car il eût
fallu traverser la région du Doggerbank qui passe pour être minée, mais vers la
courbe de la côte de Norvège, à peu près sur le parallèle moyen du Skager-Rack,
quitte à revenir au Sud quand ils seraient arrivés à la hauteur du méridien
Lindesnoes-Borkum.
Il y a tout lieu de croire que
l'État-major naval de Berlin fut averti aussitôt après le départ des escadres
britanniques. On sait assez quelle est la perfection des moyens d'investigation
et de renseignements de nos ennemis. A ceux de ces moyens qui paraissent les
plus illicites et aux observations qu'ont pu faire à leur profit certains
navires « neutres » munis de la télégraphie sans fil, ont-ils joint
les reconnaissances directes de leurs zeppelins ? C'est un point sur
lequel je reviendrai au sujet des engins
nouveaux employés par les Allemands. Toujours est-il que la Hoch see flotte appareillait de son camp
retranché maritime d'Helgoland-Cüxhaven-Wangeroog (4) au moment voulu pour prendre le contact avec l'avant-garde anglaise dans
l'après-midi du 31 mai, au large de la côte occidentale du Jutland et,
semble-t-il, au Nord-Ouest du plateau de roches du Horn's Reef, entre les
parallèles d'Esbjerg et de Ringkiöping.
(4) Voyez la
Revue des Deux Mondes du 1er août 1913 : « Les progrès
de la défense des côtes de l'Allemagne. »
A ce moment, un peu après trois heures
du soir, la situation des deux armées était fort différente. Tandis que le
« groupe d'éclairage » allemand de l'amiral flipper, qui allait
heurter si violemment l'escadre Beatty, était suivi à peu de distance, - 15 ou
20 milles, peut-être ? - par le gros de la Hoch see flotte, sous l'amiral Scheer, cette escadre Beatty qui
jouait, en somme, le rôle d'avant-garde comme le groupe d'éclairage, était
séparée du corps de bataille de l'amiral Jellicoë par un intervalle beaucoup
plus considérable, - 60, 70 milles ? - tel, en tout cas, qu'il fallait
plusieurs heures au commandant en chef pour apparaître sur le champ de bataille,
si son subordonné ne manoeuvrait pas pour se rapprocher de lui en n'acceptant
qu'un combat en retraite.
Pouvait-on attendre une conduite aussi
« prudente » de la part de cette brillante escadre des croiseurs de combat anglais qui avait vu
fuir les Allemands devant elle au combat du Doggerbank, le 24 janvier
1915 ? Certainement non ; et l'événement l'a prouvé.
Le vice-amiral Beatty se trouvait en
face d'un problème des plus délicats, celui de, l'application du principe
général de guerre qu'il faut « mordre » dans l'adversaire pour le
retenir, si l'on a des raisons de croire qu'il veuille se dérober. Or les
Anglais s'estimaient assez fondés par les précédents à croire que telle était
en effet l'intention de leurs ennemis. D'ailleurs le gros de la Hoch see flotte n'apparaissait pas
encore au moment où l'amiral anglais fonçait sur le groupe d'éclairage et l'on
sait que nos alliés n'ont pas de zeppelins de découverte. Enfin leur escadre de
croiseurs de combat avait été renforcée de quatre dreadnoughts tout récents et assez rapides pour suivre à quelque
distance le Lion, le Tiger et les autres croiseurs. Sir David
Beatty avait donc ou allait avoir en mains de sérieux éléments de résistance en
cas d'intervention des escadres cuirassées allemandes. Il n'hésita pas un
instant à s'engager à fond, parfaitement résolu, comme il l'a dit lui-même, à
aller jusqu'au bout. J'avoue qu'à supposer que je puisse me le permettre, je ne
me sentirais pas le courage de lui reprocher une audace que d'aucuns ont déjà
taxée d'imprudence et où je ne puis voir que la manifestation inévitable d'un
beau tempérament militaire.
Mais il est bon, au moment où nous
sommes arrivés, d'essayer de nous rendre compte, - très approximativement, -
des effectifs des forces navales en présence.
L'escadre Beatty, - escadre rapide
d'avant-garde, d'exploration ou de couverture de la « grande flotte »
anglaise (5), - se composait fondamentalement de :
4 croiseurs de combat (6) du dernier type, - le Lion, -
bâtiments de 27 000 à 30 000 tonnes, de 28 à 30 noeuds de vitesse maxima, armés
tous de 8 canons de 313 et de 16 canons de 102 millimètres ; c'étaient,
par ordre de date de lancement : le Lion
(1910), la Princess Royal (1911), la Queen Mary (1912) et le Tiger (1913) ;
4 croiseurs de combat plus anciens, du
type Invincible (1907-1909),
bâtiments de 18 000 tonnes, filant 26 noeuds, armés de 8 pièces de 305
millimètres et de 16 pièces de 102 millimètres ;
8 croiseurs cuirassés des types Black Prince (1904), Warrior (1905) et Defence (1906-1907), bâtiments de 13 500 à 14 600 tonnes, filant de
22 à 23 noeuds et armés de canons de 234 millimètres avec, les uns, des 190
millimètres, et les autres, des 152 millimètres en nombre variable.
(5) The Great
fleet, expression qui a remplacé celle de Home fleet.
(6) Les croiseurs
de combat ne sont autres que des dreadnoughts
rapides, un peu moins cuirassés, un peu moins armés, à déplacement égal,
que les dreadnoughts d'escadre,
sensiblement plus lents.
Quant aux bâtiments légers, light armoured cruisers (7), light cruisers et destroyers, nous n'en connaissons pas
le nombre, qui était certainement considérable.
(7) Ce sont de petits croiseurs cuirassés, assez
faiblement armés, mais très rapides, dont les Anglais sont très satisfaits.
Enfin je viens de dire que l'escadre
des croiseurs avait reçu un appoint tout à fait précieux par l'adjonction des
quatre dreadnoughts tout récents du type Warspite ou Queen Elisabeth (1913).
C'étaient le Warspite, le Valiant, le Barham et le Malaya,
bâtiments de 27 000 tonnes, filant 25
noeuds, point capital et qui les
rapproche singulièrement des croiseurs de combat, brûlant d'ailleurs
exclusivement du pétrole, dont ils portent 4 000 tonnes, armés de 8 canons de
381 millimètres et 16 pièces de 152.
Le « groupe d'éclairage » de
la flotte allemande, sous le vice-amiral Hipper, ne semble pas avoir pu
disposer d'un renfort au i sérieux et si les quatre Warspite eussent pu se présenter au combat en même temps que les Lion et les Invincible, il est fort probable que le sort de l'escadre Hipper
eût été réglé avant l'arrivée, si prompte qu'elle pût être, de la flotte de
l'amiral Scheer.
Quoi qu'il en soit, voici, - à peu
près, - la composition de ce « groupe d'éclairage » :
7 croiseurs de combat de valeur assez diverse,
échelonnés de 1909 à 1915, déplaçant de 20 000 à 26 000 tonnes, armés, les
quatre premiers, de 8 et 10 canons de 280 millimètres, avec 10 ou 12 canons de
150 millimètres, deux autres de pièces de 305, deux autres de canons de 356 ou
380 millimètres. Vitesse à peu près uniforme de 27 à 28 noeuds.
2
dreadnoughts rapides, tout neufs, sur le type, ou plutôt sur la catégorie
desquels on n'est pas très fixé. Étaient-ce des cuirassés d'escadre ou des
croiseurs de combat qui, j'en fais de nouveau la remarque, semblent, se
rapprocher singulièrement aujourd'hui les uns des autres ?
S'il est vrai que l'un d'eux était
l'ancien Salamis, que la Grèce
faisait construire à Stettin, chez Vulkan, en 1913-1914, et que l'Allemagne a
réquisitionné, il s'agissait d'un cuirassé d'escadre de 20 000 tonnes, protégé
à 250 millimètres, ce qui est un peu faible, mais donnant 23 noeuds de vitesse
et armé de 8 canons de 356 millimètres avec 12 pièces de 150. L'autre était-il
le Hindenburg, où l'on reconnaît
tantôt le cuirassé Ersatz Brandenburg,
tantôt le croiseur de combat Ersatz Victoria-Luise
(8) ? Mais voici qu'aux dernières nouvelles, on affirme que
le Hindenburg n'a pu, pour une cause
inconnue, prendre part à la bataille...
8 Kleine
Kreuzer (petits croiseurs), les plus récents, depuis le Rostock, le Graudenz, le
Wiesbaden, jusqu'aux Ersatz Hela, Ersatz Gefion, Ersatz Irene,
etc., bâtiments de 5 000 tonnes, de 27 à 28 noeuds de vitesse, ceinturés de 101
millimètres d'acier, armés de 12 pièces de 105 millimètres ou de 10 canons de
150 millimètres (de 50 calibres) ;
4 flottilles de 10
« destroyers, » que les Allemands appellent plutôt grands torpilleurs
(grosse Torpedoboote) (9) et dont le déplacement va de 570 à 650 tonnes, avec 4 tubes
lance-torpilles et deux canons de 88 millimètres ;
Quelques sous-marins, en nombre
inconnu.
(8) Ersatz
veut dire remplacement. L'Ersatz Victoria-Luise
est le bâtiment, non encore baptisé, qui doit remplacer numériquement l'ancien
croiseur Victoria-Luise.
(9) On les nomme aussi Hoch see torpedoboote, torpilleurs de haute mer.
Quant au corps de bataille des deux
armées, c'est, aussi bien pour les Allemands que pour les Anglais, une question
de savoir s'il n'y figurait absolument que les cuirassés qualifiés de dreadnoughts, c'est-à-dire ceux qui,
postérieurs au prototype, l'anglais
Dreadnought, datant de 1906, portent au moins 8 pièces de gros calibre, à
partir du 280 millimètres allemand et du 305 millimètres des autres Puissances.
J'inclinerais à croire que, pour
constituer 3 escadres de 8 unités, - non compris le bâtiment hors rang du
commandant en chef, - les Allemands avaient dû faire état des quatre derniers pré-dreadnoughts, ceux du type Deutschland (1904-1906), au nombre
desquels figurait le Pommern. En
effet, même en supposant qu'ils aient pu achever en temps utile les cuirassés
prévus au programme de 1914, on ne trouve sur leur liste que 21 dreadnoughts. Or, il semble, d'après des
renseignements concordants, qu'ils se soient présentés au combat avec 24 unités
au moins.
Pour mettre en ligne un même nombre de
puissants dreadnoughts, l'Angleterre
n'avait pas besoin de faire appel aux beaux cuirassés de 1906-1907-1908-1909,
qui n'ont que des pièces, de 305, au nombre de 10. Elle pouvait se contenter
des bâtiments qui, depuis 1910, sont armés de 10 canons de 343 et, depuis 1913,
de 8 canons de 381 millimètres. Ayant cédé quatre de ces derniers à l'amiral
Beatty (les quatre Warspite), l'amiral Jellicoë était encore en état
d'amener sur le champ de bataille 18 ou 20 cuirassés appartenant à la classe
des superdreadnoughts et tels qu'il
n'y en a dans les autres marines de premier ordre qu'en nombre très restreint.
Toutefois, comme nos alliés connaissent fort bien la valeur du facteur nombre, dès qu'on en arrive aux mains,
je suppose que le commandant en chef anglais avait avec lui quelques Neptune et quelques Saint-Vincent.
Un doute subsiste néanmoins pour qui remarque que l'amirauté britannique parle
toujours de nombre inférieur dans les
récits succincts de la bataille.
Il importe assez peu, d'ailleurs,
puisque l'intention du commandant en chef allemand n'était certainement pas de
s'engager à fond. Ecraser l'escadre Beatty, isolée pendant plusieurs heures,
suffisait parfaitement à sa gloire. Et cette gloire, un peu vaine, car même un
succès complet sur les croiseurs de combat britanniques n'eût pas modifié
sensiblement le rapport des forces navales, lui aurait pourtant été acquise,
s'il avait pu se retirer du combat assez tôt et n'éprouver point lui-même des
pertes très sérieuses.
On distingue assez volontiers cinq
phases dans cette action confuse qui se déroula depuis trois heures et demie de
l'après-midi du 31 mai jusqu'aux premières lueurs de l'aube du 1er
juin.
Dans la première de ces phases, les
deux avant-gardes seules sont aux prises avec des forces qui se balancent. Pour
la seconde, un point fort important reste douteux : comme le vice-amiral
Beatty avait devancé, avec ses rapides croiseurs de combat et ses croiseurs
cuirassés, les quatre Warspite,
l'intervention de ceux-ci s'est-elle produite avant ou après celle du gros de
la flotte allemande ?
Celle-ci suivait son « groupe
d'éclairage » à 18 ou 20 milles de distance ou, en temps, à une heure environ
d'intervalle. A cet égard, le témoignage du capitaine Van Peel du chalutier à
vapeur hollandais Anna Josina (10) est très positif. J'avais d'abord penché à croire que les quatre dreadnoughts anglais n'étaient pas à une distance aussi grande de leur chef et qu'ils
avaient par conséquent pu l'aider, d'abord à combattre le groupe d'éclairage
allemand, ensuite et surtout à soutenir une lutte devenue extrêmement inégale à
partir de l'arrivée sur le champ de l'action du corps de bataille ennemi. Mais
il semble bien qu'il n'en ait pas été ainsi et qu'en effet, dans la deuxième
phase, l'escadre Beatty primitive, où ne figuraient que les croiseurs de combat
et les croiseurs cuirassés, - je ne parle pas des bâtiments légers, - ait dû
supporter l'effort de la presque totalité de la Hoch see flotte. Et c'est très naturellement ainsi que s'expliquent
les graves pertes subies par nos alliés, pertes qui ne portent, on le
remarquera, que sur les croiseurs.
(10) Ce petit bâtiment s'est trouvé toute la journée et
une partie de la nuit du 31 mai « dans les eaux » de la bataille. Son
récit est très intéressant à divers points de vue.
Dans la troisième phase, qui s'ouvre
sans doute un peu plus d'une heure après le début de l'action, l'intervention
des quatre Warspite rétablit déjà le
combat, Certains récits anglais témoignent de l'impression profonde que produit
l'entrée en ligne de ces quatre magnifiques unités dont, à plusieurs milles de
distance déjà, les 32 canons de 381 millimètres font sentir leur puissance aux
cuirassés allemands. Le Lion, le Tiger, la Princess Royal, sont aussitôt dégagés de l'étreinte de leurs plus
dangereux adversaires qui se jettent sur la nouvelle division anglaise.
Ce qui reste de la primitive escadre
Beatty revient bientôt à la rescousse. A ce moment-là, sans doute, le groupe
d'éclairage du vice-amiral Hipper doit être, lui aussi, fort diminué le Lützow est sans doute déjà coulé, le Derfflinger ne vaut guère mieux et le Seydlitz a subi les avaries majeures que
constatait récemment le correspondant d'un journal neutre. Le vaillant amiral
anglais peut donc se retourner du côté des dreadnoughts
qui accourent à son aide et que le gros des Allemands cherche à envelopper. Sir
David Beatty a d'ailleurs, dès le début de la deuxième phase, lancé un croiseur
léger à la recherche de la Great fleet, car
ses radio-télégrammes peuvent avoir été brouillés
par ceux qu'émettent continuellement, avec intention, ses trop nombreux
adversaires. En fait, l'amiral Jellicoë a reçu les appels de son,
subordonné, et tous ses bâtiments s'élancent en faisant donner à leurs
chaudières la pression maxima.
Mais on est loin, trop loin !
S'astreindra-t-on à naviguer en ordre, les plus rapides enchaînés aux plus
lents ? Non pas ! on sent trop bien l'urgence de secourir les
vaillants camarades que l'ennemi va accabler ; aux nouveaux dreadnoughts, donc, aux Marlborough, et aux Royal Sovereign de prendre les devants
et de dépasser, si possible, les 22 noeuds de leurs vitesses d'essais pour
tomber sur la flotte allemande ; et en effet, à la chute du jour, les
voici qui apparaissent à l'horizon déjà embrumé par les vapeurs et les fumées
de la bataille (11). La quatrième phase commence.
(11) Les relations anglaises parlent volontiers du
défaut de visibilité ; mais les navires marchands ou les pêcheurs qui se
tenaient dans les parages de l'action ne mentionnent pas de brume.
Quelle en a été la durée ? C'est
ce qu'il n'est pas aisé de dire. Ce que l'on sait, ce que l'on croit savoir, du
moins, c'est que le commandant en chef allemand donna avant dix heures du soir
le signal de la retraite, probablement quand il eut acquis la certitude que le
nombre de ses adversaires allait enfin dépasser celui de ses propres unités.
Etait-il trop tôt ? Etait-il trop
tard ?... Évidemment, ce point sera fort discuté. J'incline à croire qu'il
était déjà trop tard, et cela parce que la retraite allemande prit tout de
suite une allure précipitée, une physionomie de déroute; parce que les diverses
unités tactiques de la flotte impériale étaient déjà confondues, quoique
dispersées sur un très vaste espace de mer, à ce point que bon nombre de
bâtiments, au lieu de suivre l'amiral Scheer vers Helgoland, trouvèrent plus
court, - et plus sage, - de se dérober aux Anglais en passait, dans la Baltique
le Skager Rack et le Cattégat : parce qu'enfin, en principe, un chef
d'armée qui sait bien qu'il ne peut pas compter sur une pleine victoire contre
un ennemi très supérieur en nombre ne doit s'engager que dans la mesure exacte
où ses pertes resteront nettement inférieures à celles qu'il aura infligées aux
corps isolés qu'il lui a été donné de surprendre. Or, outre que déjà, fort
probablement, dans les trois premières phases de la lutte, les pertes
allemandes étaient égales aux pertes anglaises, les avaries subies par- les
unités qui se maintenaient à flot étaient d'une telle gravité qu'il y avait
imprudence à les exposer, dans le désordre qui suit un engagement long et
acharné, désordre que la nuit favorisait encore, aux coups d'un adversaire
arrivant sur le champ de bataille en pleine possession de tous ses moyens.
Nous ne saurons que plus tard si la
cinquième phase, celle de la poursuite jusqu'aux abords du camp retranché
maritime d'Helgoland-Cüxhaven, n'a pas en effet coûté plus cher à la Hoch see flotte que ses six heures de
combat à peu près en ordre. Nous saurons peut-être aussi pourquoi, exactement,
cette poursuite fut arrêtée à bonne distance de Pilot fortifié qui défend le
centre du front de ce camp retranché.
Le gros de la Hoch see flotte put ainsi mouiller avec quelque sécurité à
l'ancrage classique, à l'Est du Sand Insel, là même où l'escadre française de
1870 venait prendre un peu de repos et refaire le plein de ses soutes. Et sans
doute, pour atteindre ce mouillage, elle avait dû franchir par des « portières »
ménagées à cet effet et connues des seuls Allemands, un certain nombre de
lignes de mines ; mais justement, en serrant de près les grandes unités
qui se dérobaient à la lutte décisive, n'était-il pas possible de profiter des
mêmes passages ? Remarquons qu'il ne peut être question, dans ce cas,
d'ouvertures de faible largeur, - 40 ou 50 mètres, - qui ne conviennent qu'aux
entrées de port parfaitement balisées (12) et où séjournent toujours des pilotes
spéciaux ou des bâtiments guides. Non, s'il y a des « champs de
mines » aux abords d'Helgoland, ce que je considère comme douteux en ce
qui touche le secteur du Nord-Est au Sud-Est de Pilot, ces champs de mines
doivent être séparés par des intervalles qui assurent une sécurité suffisante
aux navires allemands désireux de se rapprocher du Sand Insel, la nuit ou par
« temps bouché, » sinon par temps de brume.
(12) Balisage spécial du temps de guerre, bien entendu.
En somme, la poursuite à fond
à laquelle je fais allusion n'eût pas dépassé en hardiesse tels cous
d'audace que nos alliés connaissent bien, par exemple, celui du Goliath, capitaine Foleÿ, passant à
l'Ouest de la ligne d'embossage française à Aboukir, c'est-à-dire du côté de la
terre et au grand risque de s'échouer, si nos vaisseaux avaient été bien
mouillés ; ou encore celui de Nelson lui-même s'entêtant, devant
Copenhague, à remonter le Konge Dyb sous le feu écrasant des pontons et des
forts danois.
Mais les temps ne sont peut-être plus
à ces brillantes et décisives témérités. La responsabilité est trop
grande ! Un dreadnought coûte
trop cher et porte trop de marins !...
Il y a autre chose : outre les
mines fixes des lignes préparées à l'avance, les vainqueurs lancés à la
poursuite des vaincus n'avaient-ils pas à craindre les mines libres, abandonnées
dans le sillage des navires en retraite, comme lors du premier
« raid » sur la côte d'Angleterre, le 3 novembre 1914 ? Et,
n'était-ce pas une raison tout à fait suffisante de les empêcher de se tenir
exactement dans les eaux de leurs adversaires, précaution indispensable pour
bénéficier des « portières » dont je parlais tout à l'heure ?
Cela se peut. En fait, nous ignorons
si les Allemands ont fait un usage de ce genre d'engin dans la nuit du 31 mai
au 1er juin. Peut-être les circonstances ne s'y prêtaient-elles pas.
Savait-on bien, dans cette obscurité, cette demi-brume, ce désordre de l'armée,
si les mines ne heurteraient pas une carène amie aussi bien qu'une
ennemie ? Il est vrai que les Allemands ne s'embarrassent pas beaucoup de
ce genre de considérations et que, chez eux, tout cède au désir de nuire à
l'adversaire.
Il faut attendre, au demeurant,
attendre longtemps encore, sans doute, pour pouvoir répondre avec quelque
certitude à la question qui a été posée aussitôt après la bataille :
l'ennemi a-t-il vraiment, comme on le craignait, fait usage d'engins nouveaux
d'armes inconnues jusque là ?...
D'armes vraiment inconnues, dirai-je (sans vouloir rien affirmer de positif), je ne le
pense pas. D'armes nouvelles, ou du moins peu employées, c'est possible et même
certain, il me semble. Seulement, là, déjà, le parti pris apparaît dans les
affirmations contradictoires des chroniqueurs maritimes. Exemple :
« les zeppelins n'ont été d'aucune utilité aux Allemands, » tranchent
quelques-uns. Or, non seulement il existe de fortes raisons de penser que
l'amiral Scheer s'est servi de ses dirigeables pour s'éclairer au loin et
reconnaître le dispositif d'ensemble de ses adversaires, mais les marins
anglais reconnaissent que ces appareils aériens mit été employés tactiquement,
qu'ils ont pris part à la lutte et que l'un d'eux, avant d'être abattu,
« laissait tomber bombes sur bombes sur la Queen Mary, tandis que celle-ci était engagée à courte portée avec
un dreadnought allemand (13). »
(13) Journal le Scottsman,
d'Edimbourg, du 5 juin (cité par le Petit
Parisien du 6). C'est le récit d'un des officiers du Lion.
Remarquons qu'il est fort possible que
les services rendus par les « super zeppelins » navals ne répondent ni
aux espérances de nos adversaires, ni à leur prix de revient, fort élevé, je
crois. Mais cela, c'est affaire d'appréciation et d'appréciation fort délicate,
en ce moment. Bornons-nous à dire que si, à l'égard de ce genre d'appareils,
les Allemands sont en avance d'une guerre, il vaut mieux, d'une manière
générale, être en avance qu'en retard.
Que faut-il penser, d'autre part, des obus asphyxiants que mentionnent
beaucoup de relations anglaises ?
Il serait bien étonnant que nos
ennemis consentissent à se passer dans une bataille navale des moyens d'action
dont ils ont été les premiers à se servir, - avec grand avantage, pensent-ils -
dans la guerre à terre. Ils doivent donc avoir des obus asphyxiants comme il
semble qu'ils aient des obus dont les propriétés incendiaires sont
particulièrement développées, celles-ci pouvant d'ailleurs se confondre avec
les propriétés asphyxiantes. On se rappelle que le Good Hope et le Mammouth prirent
feu très rapidement au combat de Coronel, déjà, le 1er novembre
1914.
Mais si nous parlons d'obus à facultés
spéciales, il convient de dire un mot - discret - d'un projectile que nous
connaissons fort bien, puisqu'il a été inventé par un officier français, il y
a déjà une vingtaine d'années. C'est celui qui jouit de la propriété, tombant
dans l'eau en avant du navire visé, - coup court, - de continuer sa course en
ligne droite dans l'élément liquide, au lieu de ricocher, et d'atteindre la
carène au-dessous de la flottaison, au-dessous même de la ceinture cuirassée,
à la façon d'une torpille automobile.
Je dis là les choses fort en gros ; mais cela suffit sans doute pour qu'on
se rende compte de la supériorité de ce genre d'obus, dans les circonstances
favorables à son emploi. C'est, je le répète, le véritable obus-torpille, nom que l'on a donné fort
improprement à un projectile aérien de la guerre de tranchée.
Après le combat du Doggerbank, du 24
janvier 1915, on avait admis dans les cercles maritimes que les avaries assez
graves et assez particulières subies par le croiseur de combat Lion (qui portait alors, comme au 31 mai
1916, le pavillon de l'amiral Beatty), pouvaient avoir été causées par un obus
de ce genre. J'ignore si cette opinion s'est trouvée confirmée. Ce que je puis
dire, c'est que j'ai l'impression très nette que la Queen-Mary, sinon les autres croiseurs de combat, a été
définitivement mise à mal par des engins sous-marins. Comme. on le voit, il
n'est pas nécessaire qu'un engin
sous-marin soit une torpille automobile ou une mine automatique, et rien
n'empêche désormais le canon d'ajouter cette palme à celles qu'il a méritées
depuis longtemps déjà. Voilà qui fera plaisir à bien. des gens...
Et les torpilleurs ? Et les
sous-marins eux-mêmes ? Quel rôle ont-ils joué ? En ce qui concerne
les torpilleurs, ou plutôt les « destroyers, » nul doute sur
l'importance du concours qu'ils ont prêté aux grands bâtiments. Dans beaucoup
de relations, il n'est question que d'eux, des Allemands, - que l'on savait
d'ailleurs très bien entraînés, - comme des Anglais, toujours très audacieux,
très « allants. » Il y aurait, au point de vue de la tactique de
combat des escadres, d'intéressantes remarques à faire sur ce trait particulier
du récit d'un officier de la flotte britannique : « Au début de
l'engagement, nous tirions pardessus notre rideau de « destroyers. »
Les Allemands lancèrent alors les leurs en avant, de sorte que deux batailles
se livrèrent simultanément, l'une centrale entre les « destroyers, »
l'autre périphérique entre les grands bâtiments. » Attendons la confirmation
des rapports officiels. En tout cas, on a signalé déjà les charges exécutées par les flottilles allemandes à la fin de la
bataille, quand il a fallu couvrir la retraite de la Hoch see flotte. Les pertes subies partes divisions de grands
torpilleurs prouvent assez qu'elles n'ont pas marchandé leur dévouement.
Est-ce à un torpilleur, est-ce à un
sous-marin allemand, qu'il faut faire honneur de la grave avarie qui paralysa
le dreadnought Marlborough ? Je
ne chois pas qu'on le sache exactement. D'une manière générale, les conditions
de l'engagement ne paraissent pas avoir été favorables à l'action des submersibles.
Il ne faut pas se représenter la lutte si complexe du 31 mai comme une bataille rangée, type de combat où les
théoriciens jugeaient à peu près certaine l'intervention efficace des
« sous-marins d'escadre, » lançant à point nommé leurs torpilles dans le tas. J'imagine que les éléments
qu'engageaient successivement les Anglais ne se présentaient pas en ordre
rigide. Ajoutons qu'ils devaient marcher à la vitesse maxima. Enfin, des
témoins oculaires affirment que la surface de la mer était fouettée par une
telle trombe de projectiles qu'aucun périscope n'eût pu s'y risquer. Il y a un
peu d'exagération dans ces dires. On soupçonne aisément que, de trois heures et
demie de l'après-midi à dix heures du soir, il a dû se produire quelques
accalmies dans la canonnade...
Attendons, encore une fois.
Un capitaine de petit navire marchand
rapporte qu'il vit, en pleine nuit, des torpilleurs et des sous-marins anglais
qui se dirigeaient du côté d'Helgoland. Si le fait est exact, c'était
évidemment dans l'intention de torpiller les grandes unités qui venaient de
mouiller derrière le « Sand Insel. » Et l'intention était
excellente : voilà un judicieux emploi du sous-marin. Mais le fait est-il
exact ? Et, s'il est exact, quel a été le résultat de cette attaque ?
Nous l'ignorons pour le moment.
Tout ceci nous conduirait à la
question des pertes subies par les deux flottes, si je pouvais, à cet égard, fournir
aux lecteurs de la Revue d'autres et
de plus exactes indications que celles qui ont été données à profusion par les
journaux quotidiens. Ne parlons pas des pertes anglaises, qui sont bien connues,
et qui ont été immédiatement déclarées avec une belle franchise, avec, même,
une sorte d'abandon. On sait aussi que le gouvernement allemand s'est fort
piteusement décidé, quelques jours après son triomphant « radio, » à
reconnaître qu'il fallait ajouter la destruction du Lutzow et du Rostock, -
croiseur de combat dreadnought, et croiseur léger du type dit « des
villes d'Allemagne, » - à celles du Pommern
(14), du Wiesbaden et du Frauenlob.
(14) Il s'agit très probablement d'un dreadnought neuf, qui a pris le nom du
cuirassé assez ancien coulé par un sous-marin anglais dans le golfe de Dantzig,
le 1er juillet 1915. A moins cependant que celui-ci ait pu être
remplacé.
Il semble que, depuis, la liste des
pertes se soit sensiblement allongée (15), malgré le soin apporté par
l'amirauté de Berlin à faire le silence, « en faveur de considérations
d'ordre militaire, » sur les suites de la prétendue victoire de la Hoch see flotte. En tout état de cause,
il y a lieu de considérer comme disparus définitivement une vingtaine de
torpilleurs de haute mer dont on n'avait pas de nouvelles immédiatement après
la bataille. Peut-être quelques-uns de ces petits bâtiments se
retrouveraient-ils, - internés jusqu'à la fin de la guerre, - dans certains
ports danois où leurs avaries les retinrent plus de vingt-quatre heures après
la terrible nuit du 1er juin.
(15) On cite les cuirassés Ost-Friesland, Westphalen, le croiseur de combat Derfflinger, frère jumeau du Lützow, etc. Mais les Allemands
bénéficient du doute.
Mais le plus certain, par les aveux
faits au Reichstag même, c'est que la flotte allemande a énormément souffert.
Tous les chantiers, tous les arsenaux de la mer du Nord et ceux de la
Baltique, au moins jusqu'à Dantzig, sont employés à la réparation des avaries
subies par les unités de tout rang ; et alors que la plus grande partie,
de beaucoup, de la Great fleet était
prête à combattre, après avoir fait le plein de ses soutes, le surlendemain de
la bataille, les cuirassés de l'empereur Guillaume restaient amarrés aux quais
des ports, où ils recevaient d'ailleurs la visite et les félicitations de leur
souverain, justement empressé à relever les courages d'officiers et de marins
qui ne s'abusaient pas, eux, sur leur triomphe...
Quelles seront les conséquences de ce
triomphe, ou plutôt de ce triomphe de la « manoeuvre morale ? »
Il me sera sans doute plus facile de
dire ce qu'elles pourraient être, à condition de le dire avec une grande
prudence.
Après la bataille d'Eylau, et comme
Bennigsen et Lestocq, stupéfaits de n'avoir pas été détruits, remplissaient de
cris de victoire, tout en battant en retraite, les gazettes du continent,
Napoléon se contenta de dire : « La suite des opérations montrera
bien quel est le vainqueur. » Et en effet !...
C'est sous la protection de cette
haute autorité que je me hasarde à rappeler que la seule sanction profitable de
la victoire, c'est l'offensive.
De cette offensive qui, pour être
énergique, n'en cet pas moins s'entourer de précautions et se fonder sur des
plans bien mûris, - des plans déjà tracés, j'en suis sûr, - de cette offensive,
dis-je, je ne puis exposer ici les modalités diverses. Ce n'est pas le
lieu ; ce ne serait plus le moment, puisque ce moment, - fugitif, ne
l'oublions pas ! - doit être tout à l'action.
Ne laissons pas à ces arsenaux, à ces
chantiers d'Allemagne dont je parlais tout à l'heure le temps d'achever les
réparations qu'ils poursuivent avec une hâte fébrile, car l'État-major de
Berlin sait quelle est la gravité des risques que lui ferait courir une.
vigoureuse intervention des Alliés sur le front septentrional de l'immense
théâtre d'opérations, alors que la plus grande partie de la flotte allemande
est paralysée par ses blessures.
Le petit combat qui a été livré dans
la Baltique, le 14 juin, montre bien à quelle extrémité on est réduit en ce
moment chez nos ennemis, puisque, pour convoyer un groupe important de
paquebots qui leur apportaient de Suède les plus précieux approvisionnements,
ils n'ont trouvé, - si près des Russes ! - qu'un croiseur auxiliaire,
faible vapeur de commerce armé tant bien que mal, des chalutiers et deux ou
trois vieux torpilleurs de faible tonnage.
Tout cela a été détruit ou dispersé
par nos alliés, dans un combat fort bien conduit, du reste, en pleine nuit.
Mais, n'est-ce pas ? je ne suis
pas trop téméraire en supposant que ce n'est pas là tout le fruit que nous
pouvons tirer de la belle victoire
anglaise du 31 mai et qu'à la grande offensive de nos armées qui se prépare
correspondra celle des flottes alliées du Nord, la flotte britannique, la
flotte russe, la flotte française, combinant d'abord et bientôt unissant leurs
efforts.
Contre-Amiral DEGOUY