MARCEL BUCARD
LA LÉGENDE
DE
MARCQ
Préface du
Général de CASTELNAU
Lettre de S. G. Mgr
BINET, Evêque de Soissons, Laon et St-Quentin
« Pour pouvoir
tant que son sang coule,
« Crier
sus aux fuyards lourdauds
«
L'officier tombé sur la face
«
Ordonne au caporal qui passe
« De
le retourner sur le dos ! »
Edmond Rostand.

" Editions Spes
“
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L'ABBÉ LÉANDRE MARCQ
Lieutenant commandant la 2e
Cie du 4e R. I.
Chevalier de la Légion d'Honneur. - Croix de guerre : 3 citations
Né le 14 Novembre
1893
à Bauvin, canton de Seclin (Nord)
MORT AU CHAMP D'HONNEUR
le 16 avril 1917
sur la Route 44, près la Ville-au-Bois (Aisne)
Il a été tiré de cette brochure 20 exemplaires sur
Madagascar numérotés de 1 à 20 et 40 exemplaires sur pur
fil des Papeteries Lafuma, numérotés de 21 à 60.
Tous droits de traduction, de reproduction et
d'adaptation
réservés pour tous pays.
A LA MÉMOIRE
DE MON AMI
LE LIEUTENANT MARCQ
dont la mort, face au Boche
fit sangloter ses Hommes
et trembler les fusils dans leurs mains.
M. B.
PRÉFACE
Paris, le 30 juillet
1925.
MON CHER BUCARD,
Vous avez recueilli - et dans des circonstances combien
poignantes ! - le dernier soupir de votre Ami, l'Abbé Marcq, lieutenant,
commandant la 2e Cie du 4e R. I., mort comme un Preux, en
tête de ses hommes, à l'assaut du 16 avril 1917.
Vous perpétuez aujourd'hui sa
mémoire et vous rendez témoignage éclatant de ses hautes
vertus amour de Dieu, amour du sol, amour des hommes. On ne saurait trop vous
louer d'une si fraternelle fidélité et de l'acte de
piété qu'elle vous a inspiré. Cet acte, au surplus, est
une heureuse et opportune apologétique.
Ceux qui n'ont pas fait la guerre, ceux qui n'ont pas voulu
comprendre ses douloureuses leçons, négateurs des grandes forces
morales, destructeurs de la Foi, essaient en effet de jeter aujourd'hui la
suspicion sur la vaillance des Religieux et des Prêtres, combattants
comme les autres. Vous ripostez à leurs calomnies par une preuve
émouvante et indiscutable.
Au milieu des tristesses du jour
présent, alors que nombre de ceux qui payèrent avec surabondance
l'impôt du sang se prennent à désespérer et se
demandent à quoi ont servi leurs sacrifices, le rappel du sublime
exemple donné par Marcq est une consolation et un encouragement
fécond.
Il ne faut pas que les survivants de
la Grande Guerre - qu'ils soient Prêtres, Pasteurs ou Laïcs -
puissent se dire, l'âme pleine de mélancolie : « Mieux
eût valu pour nous mourir dans les combats que de voir les malheurs
présents... »
Non ! ils doivent, au contraire,
s'aimant les uns les autres comme hier dans la tranchée, continuer
à espérer et travailler à ramener dans la paix la
grande amitié de la guerre.
Puisse, mon cher Bucard, les pages
brûlantes de cette amitié, que vous dédiez à la
mémoire de ce magnifique lieutenant Marcq, apporter à tous
ses « Frères dans le Tiers-Ordre de la Guerre » l'aide d'un
puissant réconfort !
Bien cordialement à vous.
Général de
CASTELNAU.
LETTRE
DE SA GRANDEUR MONSEIGNEUR BINET
ÉVÊQUE DE SOISSONS, LAON
ET SAINT-QUENTIN
CHEVALIER DE LA LÉGION
D'HONNEUR. – 3 CITATIONS
Soissons, le 21 juin
1925.
CHER MONSIEUR BUCARD,
Un apologiste fameux a dit que le sang
des martyrs était une semence de chrétiens. Avec
l’âme d'un français de race, votre héros,
l'abbé Marcq, avait un coeur de martyr. Il n'est pas possible qu'un si
sublime sacrifice chrétien uni à tant de cran militaire
n'ait pas semé de l'idéal héroïque sur la route 44 en
en faisant une voie sacrée. Il n'est pas possible que sur cette voie et
sur tant d'autres se trament après-guerre des âmes basses se
plaisant à haïr tout ce que Marcq et ses pairs en sublimité
ont aimé et défendu jusqu'à la mort.
Bien cordialement à vous.
† HENRI BINET,
Évêque de
Soissons, Laon et Saint-Quentin.
LETTRE
DU R. P. DOM FRANÇOIS-JOSAPHAT
MOREAU
MÉDAILLE MILITAIRE. - CROIX DE
GUERRE
Vice-président de la D. R. A.
C.
Paris, le 1er
juillet 1925.
MON CHER AMI,
Quelle noble idée vous avez de
chanter la Légende de l'abbé Marcq !
Parce que vous avez vu les Prêtres
et les Religieux avec vous dans la boue de Verdun, de Champagne et d'ailleurs,
bien batailler, bien souffrir et bien mourir, vous les avez aimés. Et
vous tenez à ce que la semence qu'ils ont jetée en terre
lève et croisse.
Marcq est un de ceux qui ont voulu
mourir, comme me l'ont dit tant de mes chers poilus « pour que leur mort
serve à quelque chose ». Oui, ils ne sont pas tombés en
vain, et nous nous y employons ! Nous les avons déjà ces
profiteurs du sang que nous et les nôtres ont versé.
François-Josaphat
MOREAU.
Moine
Bénédictin.
L'HOMMAGE D'EDMOND ROSTAND
DE L'ACADÉMIE
FRANÇAISE
Au Lieutenant Bucard
le digne successeur de
ce
magnifique lieutenant
Marcq
- en le remerciant de
m'avoir envoyé un
récit épique
- avec l'admiration
émue
et respectueuse de
Flambeau
dépassé
par chacun de ces hommes.
Edmond ROSTAND.
1917.
MARCQ, dans « l'Ordre du Jour »
«Pour pouvoir tant
que son sang coule,
Crier sus aux fuyards
lourdauds,
L'officier tombé
sur la face
Ordonne au caporal qui
passe
De le retourner sur le
dos ! »
Edmond ROSTAND.
FRAGMENTS DE LETTRES
DE SES CHEFS ET DE SES
CAMARADES
Du commandant Garnier, officier de la Légion d'Honneur, Croix de
guerre, 3 citations, ancien chef du 1er bataillon du 4e
R. I.
Paris, le 15 juillet 1925.
Marcq !
Quel superbe soldat ! Marcq dont
la bravoure était légendaire. Marcq dont le nom était
synonyme de courage, de bonté et de justice. Marcq que j'avais
reçu jeune aspirant encore frais émoulu du Séminaire et
qui devait bientôt exciter mon admiration pour les exploits qu'il
accomplissait quotidiennement. Marcq, le grenadier fameux dans toute l'Argonne.
Marcq, l'abbé, admiré, aimé, adoré de ses hommes.
Je ne peux pas penser à mes anciens sans que la grande figure de Marcq
vienne aussitôt devant mes yeux.
Hélas Marcq n'est plus !
Il est tombé devant le bois des Boches, le 16 avril 1917... Bucard qui
recueillit ses dernières paroles a dit comment est mort ce héros.
Autre chevalier Bayard...
Mais si Marcq est mort, son souvenir
nous reste... Et ce n'est pas sans fierté que je me souviens que j'ai
commandé à de tels hommes... Marcq doit être un exemple
pour la génération qui monte comme il en fut un pour ses
compagnons d'armes.
Du commandant L. C. Eckenfelder, chevalier de la Légion d'Honneur, Croix
de guerre, 3 citations. Ancien chef du 1er bataillon du 4e
R. I. Mort des suites de la guerre :
Edmonton (Canada), 7
août 1921.
Chaque compagnie avait sa
personnalité propre et plaisante... la personnalité de la 2e
était extra-sympathique : les Poilus adoraient leurs chefs. MARCQ,
qui est mort littéralement, comme un preux des temps jadis, et son
survivant, qui était alors un gosse dont je ne peux pas dire tout le
bien que j'en pense pour ne pas blesser sa susceptibilité et sa modestie,
je ne l'appelle que le chevalier Bucard, c'est un titre qui lui convient.
Or, il a semblé que l'âme
de MARCQ, mort comme un héros, de concert avec le courage mordant du
gosse qui le remplaça, inspirèrent à la 2e un
esprit combatif inlassable.
Quand plus tard, j'ai lu le
récit de ses exploits, j'en ai été fier comme d'un titre
de gloire pour ma famille.
Du capitaine A. O. Barré, chevalier de la Légion d'Honneur,
Croix de guerre, 5 citations. En non-activité pour blessure de
guerre : réformé 50 p. 100.
Le 27 juillet 1925.
MON CHER MARCEL,
Pendant cette terrible guerre, deux
morts héroïques et exemplaires par-dessus toutes sont
restées gravées dans ma mémoire : celle de «
l'instituteur » de la C. M. (1) criant : « Je meurs
content pour la France, continuez !! » et celle de « l'abbé
» de la 2e Cie se faisant tourner « face à
l'ennemi » pour mieux mourir.
Comme tu fais bien de « chanter
la geste de Marcq » !
Socialiste avancé,
mécréant, anticlérical même, je tiens à coeur
de rendre à la seule vérité un éclatant hommage.
Marcq soldat, Marcq abbé, je
les confonds dans la même affectueuse admiration et le même pieux
souvenir. Nous pouvions être séparés par les
étiquettes dont on s'affublait avant guerre, jamais sur les champs de
bataille, nous n'avons été aussi près l'un de l'autre. Car
il était « social » aimant les petits au delà de
toute expression, « chrétien » pleinement, comme vous
dites...
C'était un apôtre comme
on les rêve et un chef comme on les aime. Quelle mort ! et qui nous
dépasse ! et qui restera à jamais ineffaçable dans
nos mémoires, à nous ses témoins.
- Ah ! qu'on en finisse donc avec
ces querelles d'un autre siècle. Nous avons vu trop de braves s'agenouiller
sous le signe de croix des prêtres et des pasteurs montant à
l'assaut avec nous pour nous arrêter aujourd'hui aux sottises des
hommes qui n'ont pas fait la guerre, ni compris ses dures leçons.
Du Marcq, c'est de l'idéal ! Et
il nous en faut tant aujourd'hui de l'idéal.
A toi de tout coeur.
(1)
Caporal Isambier.
FRAGMENTS DE LETTRES
DE SES HOMMES
« Le lieutenant Marcq reste
toujours présent à nos mémoires. On l'a aimé parce
que c'était l'officier vrai, parce qu'il savait aimer lui aussi et bien
commander. Quel prêtre formidable il aurait fait. Ne trouvez-vous pas,
mon cher capitaine, qu'il a bien prêché en mourant sur la
Route 44 ! »
Jean ROSIER.
Médaille militaire. 5
citations.
Réformé
100 p. 100.
« Notre lieutenant, comme on
l'aimait ! Mort comme il est mort, ça dépasse l'imagination.
Avec l'abbé Henry tué en première ligne, le R. P. Constant
enseveli dans la boue de Verdun, l'abbé Riguet tué en
bénissant les mourants à Noyon, que d'exemples à rappeler
à tous ceux qui profitent de leurs sacrifices.
Frédéric
MICHEL.
Médaille
militaire. 5 citations.
5 blessures.
« Ah ! je ne suis pas de
ceux qu'on peut appeler croyants. J'étais même un terrible, comme
on disait avant guerre, mais vraiment, je crois à des hommes comme le
lieutenant Marcq : comme on a pleuré sa mort ! Ceux qui disent que
les prêtres n'étaient pas avec nous au feu, nous les
méprisons. Car nous, les vrais Poilus, nous en avons trop vu et qui
savaient se battre et mourir mieux que les autres. La mort de notre lieutenant,
faut la dire à tout le monde, parce que ça c'est formidablement
beau. »
Paulin CAFFIN.
Médaille
militaire. 5 citations.
5 blessures.
« J'ai appelé mon fils
Marc, en souvenir de mon lieutenant Marcq. Je me suis fait crever l'oeil en
défendant la tranchée portant son nom. On ne peut pas
oublier un tel chef qui fut peut-être la plus belle figure d'officier de
l'Armée française. »
Léon AYROLE.
Médaille
militaire. 4 citations.
Mutilé.
« La photo du lieutenant Marcq
m'a encore plus touché, moi qui l'ai vu mourir dans vos bras, pendant
qu'il vous donnait encore ses ordres ; ce sont des jours que l'on n'oublie
pas. »
BARBEROT Pierre.
3 citations.
« J'ai reçu avec
joie aussi la photo du pauvre lieutenant Marcq : c'était un
père pour nous, je la conserverai longtemps et je vous en remercie
bien. »
BOYER Edouard.
2 citations.
« Je viens de recevoir avec
plaisir l'Echo et les larmes me sont
venues aux yeux en reconnaissant notre cher regretté lieutenant Marcq.
Les jours que nous avons passés ensemble, cher capitaine, on ne les
oubliera jamais, c'est impossible. Pauvre lieutenant Marcq qui était si
bon chef. »
BROSSE Alexandre.
Médaille militaire : 3
citations.
« Je suis très heureux
d'avoir reçu la photo du lieutenant Marcq. C'est bien frappant
comme ressemblance. Je n'ai jamais cessé de penser à lui,
car c'était un coeur d'or sous une apparence rude et quelle bravoure ! »
GOSSÉ Lucien.
1 citation.
« En contemplant l'image du
lieutenant Marcq, nous ne pouvons qu'évoquer la mémoire d'un chef
dont le nom fut sanctifié par un courage sans nom et un sacrifice
sublime. Son souvenir ineffaçable reste aussi vivace en nous qu'aux
premiers jours de cette perte cruelle. »
FAUQUEMONT Jean.
Médaille
militaire : 2 citations.
Réformé
100 p. 100.
« C'est avec une profonde
émotion que j'ai reçu le dernier numéro de l'Echo de la 2e, contenant la
photographie de notre pauvre lieutenant Marcq. Que de souvenirs cela
remué en nous et quels remerciements nous vous devons d'avoir bien voulu
nous faire parvenir ce portrait qui sera une relique pour chacun de nous.
»
JAMAIS Alphonse.
Médaille
militaire : 4 citations.
« Mes souvenirs
s'élèvent aussi vers le lieutenant Marcq qui fut un héros
pour la grande cause et un ami pour ses hommes. Je me rappellerai toujours les
quelques semaines qui ont précédé l'attaque du 16 avril,
où il nous disait qu'il nous prouverait sa joie en nous offrant une
coupe de bon vin si nous arrivions à délivrer son pays qui, en ce
moment-là, était occupé par les Boches ;
malheureusement, il n'a pas eu le plaisir de voir cette belle chose avant de
mourir. »
MÉTIVIER Louis.
2 citations.
« J'ai reçu l'Echo de la 2e Cie et j'ai
été, très heureux de voir la photographie de notre
vaillant lieutenant Marcq, que je conserve, du reste, très
soigneusement. Ah ! oui, il fut pour nous, non pas seulement un officier,
mais aussi un père de famille autant sa bonté égalait
son courage et sa bravoure.
« Je me rappelle lorsque je l'ai
retiré de sa tombe, avec vous d'ailleurs, quelle
tristesse !! »
PORTÉ Maurice.
Médaille
militaire : 4 citations.
« Permettez-moi de vous remercier
de tout mon cour de la photographie de notre cher lieutenant Marcq, son
souvenir pour moi est inoubliable. »
VALLÉE Auguste.
Médaille militaire : 3
citations. - Mutilé.
LA LÉGENDE DE
MARCQ
I. - LILLE, 1914
Dans la cathédrale très
vieille et très sombre, parés pour l'holocauste, les
lévites en aube de lin sont couchés sur les dalles froides du
sanctuaire. Les orgues se sont tues. C'est l'heure de la prière des
morts, de ceux qui meurent au monde... Et les Litanies des Saints, en suaves
mélopées, voltigent entre les arceaux de pierre, emplissent
les voûtes, se répandent aux pieds du Seigneur.
Et l'Evêque se lève qui
bénit au nom du Père et du Fils et de l'Esprit. Clercs
tonsurés, clercs minorés, sous-diacres, diacres et prêtres,
transfigurés par le même ardent idéal, épris du
même amour des âmes, comme sortant du tombeau, ressuscitent
à la vie du Christ. Demain, ils iront, à l'exemple des Douze,
arracher l'ivraie et semer le bon grain...
*
Immobile comme un bloc d'ombre,
quelqu'un de ces lévites s'est attardé à prier devant une
Madone de la Douleur. C'est l'Abbé Léandre Marcq…
Intelligence cultivée,
volonté tenace, âme d'élite sous une écorce rude, le
torse solide, le poing ferme, des yeux d'une sereine bonté dans un
visage à la fois sévère et souriant, un coeur d'une
tendresse touchante, Marcq, fils d'un pauvre mineur du Nord, a résolu
dans l'enthousiasme de ses vingt ans de devenir prêtre.
Hier, ses cheveux sont tombés
sous les ciseaux d'or de l'Evêque ; aujourd'hui il a reçu les
ordres mineurs ; demain il fera le pas terrible du sous-diaconat ;
demain, volontairement pauvre, obéissant et chaste, fou de la folie
de la Croix, il montera à l'autel « Introibo ad altare Dei, ad Deum qui laetificat juventutem meam...
»
II. - 16 AVRIL 1917
L'aube blafarde déchire
l'ombre. Il est six heures. Le 1er bataillon du 4e
régiment d'infanterie bondit de ses parallèles de
départ. C'est l'assaut... Les obus s'acharnent sur les grappes
d'hommes bleus. De la Route 44, du Bois des Boches, de Juvincourt, les
mitrailleuses invisibles fauchent les rangs. La terre, le sang, la chair se
mêlent effroyablement.
Plus brave qu'un Chevalier
d'autrefois, le lieutenant Marcq, commandant la 2e compagnie,
qui a fait passer son héroïsme dans le coeur de ses hommes, les entraîne
irrésistiblement, revolver au poing, insouciant des balles qu'il
méprise.
Soudain, tel un beau chêne
déraciné par l'ouragan sauvage, il tombe frappé
à mort. Sa poitrine se soulève horriblement trouée, sa
gorge est ouverte.
« Faites venir le sous-lieutenant Bucard. » - Je m'agenouille
près de lui : « Mon pauvre
petit Marcq ! » - « Je vais mourir, mon petit Marcel... » Et il incline
sa tête douloureuse sur mon bras comme pour mieux se reposer. De sa
gorge, de sa bouche, de ses poumons, le sang coule rouge éperdument.
– « Mais non ! mon
petit Marcq, tu ne peux pas mourir... » Ses yeux si limpides se
teintent de sombre, la nuit lentement y descend, ils veulent encore sourire.
Les balles sifflent rageuses autour de
nous, trouant dix fois nos capotes. Le caporal Ayrole, l'agent de liaison
Jamais sont fous d'héroïsme. Tué Giboin, tué Garnet,
tué Bonéty, tué Harivel, tués, tués,
tués ! et Denon et Fontaine et Lhomme et Villeneuve et Fraquet...
Appuyé à un tronc d'arbre, les entrailles hors du ventre,
Marchand, le petit gars relevé d'usine, qui a juré « de suivre partout son lieutenant Marcq
» fait feu, feu, feu jusqu'à son dernier souffle. Tué
Guéripel, tué Descaillot, tué Malréchauffé,
tués, tués, tués ! et Eymard, et Grac, et Laubie, et
Garciès...
Les grands arbres du Bois des Boches
s'abattent en gémissant, même les pierres de la route ont l'air de
crier leur souffrance. On se bat dans cet enfer avec un enthousiasme fou, une
peur atroce, un courage surhumain. Partout, on crie, on hurle, on chante, on
prie, on gueule, on maudit. Le cimetière se déchire
épouvanté et vomit ses cadavres que les obus assassinent une
deuxième fois...
« A boire ! Marcel. » - « Tu veux un peu de gnôle, mon petit
Marcq ? » - « Oh ! oui, j'ai soif... » Goutte à goutte, je
laisse tomber sur sa langue l'eau-de-vie qui ressort par le trou de sa gorge...
Torturé, dans le vertige de sa souffrance, il saisit son chapelet.
« Je vous salue, Marie, pleine
de grâce... » Il respire avec douleur, l'air qu'il veut
retenir s'échappe par ses blessures en saccades rauques comme d'un
soufflet crevé, il crache de ses poumons : « Mon pauvre petit Marcq ! »
Dans un râle, ses lèvres
sanglantes collées à mon oreille il me confie : « Prends le commandement de la compagnie
et venge-moi ! » Et ses mains qui déjà se
raidissent me tendent son revolver encore chaud et rouge de son sang.
Il m'embrasse et ce baiser me fait
frissonner : on dirait que c'est de son âme qu'il me donne... Puis,
dans un suprême effort, retenant les cris qui lui montent des entrailles,
il se dresse, moribond superbe, se fait asseoir « face aux Boches ! », refuse
qu'on l'emmène, trace sur ses plaies béantes un large signe de
croix et doucement, pendant que l'abbé Seng, aumônier du
bataillon, enfonce dans le trou de sa gorge une parcelle d'hostie, parce que sa
pauvre langue ne peut plus avaler, consent enfin à la mort...
J'arrache son revolver, je vole les
cartouches de son étui ; une dernière fois je contemple son
corps crucifié, l'enfermant à jamais dans mon esprit et, sans une
larme dans les yeux, avec quelque chose comme un sourire sur les lèvres,
je bondis sur la Route : « Faites
passer que le lieutenant Marcq est tué et que le sous-lieutenant Bucard
a pris le commandement de la Compagnie... »
*
« Faites passer que le lieutenant Marcq est tué... »
comme un glas la nouvelle se répète tout au long de la ligne de
feu... « En avant. »
André s'élance, Nourry
se fait trouer la tête, Brun le séminariste est
déchiqueté...
*
Ses yeux fixes où brille comme
une dernière lueur, Marcq adossé à un tronçon de
chêne semble contempler avidement l'horizon qui flamboie et ses
Poilus terribles qui, baïonnette au canon, se ruent sur le Boche.
Les pertes sont cruelles...
Qu'importe ! La 2e veut venger son chef. Déjà presque
tous les abris bétonnés de la Route 44 sont enlevés,
déjà 300 prisonniers, 10 officiers dont 1 clef de bataillon sont
capturés, déjà 6 mitrailleuses, 1 canon-revolver, un
matériel considérable sont en son pouvoir ;
déjà l'encerclement du Bois des Boches se dessine qui
décidera du succès de la bataille.
*
Le 19 avril 1917, les survivants des
compagnies se traînent vers le repos, hâves, amaigris, loqueteux,
pitoyables, titubant de misères. Ceux de la 2e - combien
sommes-nous ? trente à peine ! - vont, au cimetière de
la Miette, déterrer Marcq ; ils veulent arracher son corps à
la menace des obus et lui donner à l'arrière une sépulture
plus digne. Ils l'enroulent dans leurs capotes et malgré la fatigue qui
les écrase, en pleine nuit, ils le transportent à tour de
rôle sur leurs épaules, au pas, pendant 15 kilomètres, du
Bois des Boches à Montigny-sur-Vesle... Durant dix jours, sans
arrêt, ils ont mené assauts sur assauts, tenant leurs pauvres yeux
violentés grands ouverts. Durant deux jours encore (il ferait si
bon dormir !) ils recommencent à veiller leur chef, debout, imperturbables
comme au parapet ! Ils lui font un cercueil, le conduisent à
l'église et se taisent abîmés dans un silence qui est leur
plus émouvante prière quand Seng transsubstantie le vin au sang
du Christ. « Le plus brave
parmi les plus braves, dira le colonel Delon sur sa tombe, Marcq est mort en héros ! »
J'ai pleuré à sanglots
ce jour-là ; les trente braves qui me restaient ont pleuré
eux aussi, et les fusils tremblaient dans leurs mains... Les larmes de soldat
ne font pas rouiller les armes.
III. - 13 SEPTEMBRE 1917
Le 13 septembre 1917, devant
Juvincourt, la 2e compagnie occupe « la Tranchée
Marcq ». Chacun, alerté à son poste de combat, guette
le jour qui essaye de filtrer.
Soudain, tout le secteur gronde, fume,
rugit dans tous ses coins : les Poilus ont compris ! « La 2e
défend la tranchée Marcq jusqu'à la mort ! »
leur ai-je dit quelques jours auparavant. Bravant les obus, ils luttent avec
une énergie farouche. Pas un Boche ne peut atteindre la tranchée
Marcq ! L'ennemi est cloué sur place. Son coup de main est
brisé « grâce, dit la 1re citation
collective de la 2e compagnie, à
la vigilance et à l'attitude de son personnel qui avait à coeur
de défendre la tranchée portant le nom de l'Ancien Chef de
compagnie, le lieutenant Marcq... » Le général
Pellé les félicite : «
La 2e a bien vengé son lieutenant ! »
« Du haut du ciel, Marcq vous
regardait et vous protégeait », dit le colonel Tissier.
La Croix de Guerre est épinglée à leur fanion rouge et
blanc et le maréchal Pétain, commandant en chef, les passe en
revue avec la section Gouny (1), seuls de toute la 9e
division devant le régiment rassemblé...
IV. - 30 SEPTEMBRE 1918
Le 30 septembre 1918, quand fut repris
à l'ennemi le cimetière de Montigny-sur-Vesle où
Marcq reposait depuis 1917, je suis allé sur sa tombe avec de ses
Anciens lui assurer pieusement, au garde à vous, qu'il était
maintenant vengé à jamais.
(1)
Cie Barré-Thurion.
V
J'ai connu Marcq dès 1915. - Il
était aspirant. - J'étais soldat de 2e classe. - Il
avait vingt-deux ans, je n'avais pas vingt ans. Nous nous étions
liés de la plus étroite et de la plus profonde des
amitiés. Nous nous aimions comme deux frères.
S'étant renoncé
lui-même, il concevait son devoir d'officier comme un apostolat. Il
en avait mesuré et accepté toutes les rigueurs et toutes les
responsabilités, conscient de son pouvoir sur soi et sur les autres. Il
n'ignorait pas que pour entraîner il faut marcher en avant, que pour
attiser l'héroïsme il faut être un héros. Ses hommes,
il les connaissait et les aimait, attentif à exercer sans cesse
vis-à-vis d'eux son rôle de guide, de protecteur et d'ami.
Ils ne formaient tous ensemble qu'un corps et qu'une âme. Lui
était le coeur, le chef, eux étaient les membres, ses hommes, et
ils l'adoraient.
Des régions envahies, il resta
sans nouvelles de sa famille de 1914 à 1917. Une de ses soeurs, pauvre
réfugiée, avait été chassée de sa maison par
l'ennemi avec ses petits enfants. Il allait chez elle en permission, couchait
sur la paille parce qu'il n'y avait pas assez de lits... Il lui envoyait la
moitié de sa solde, partageant le reste avec son jeune frère
comme lui au combat et avec les plus malheureux de ses soldats, ceux des
pays envahis...
Il avait accompli maints exploits dans
des luttes très dures. Premier grenadier de la 3e
Armée, maître au revolver, il s'était acquis la
réputation d'un héros et le 4e s'honorait de le
compter dans ses rangs.
Quelque temps avant de monter à
l'assaut, il apprenait que sa mère avait été tuée
dans un bombardement par avions anglais... Le 16 avril 1917, entrant dans
la Légende, il allait la retrouver !
*
Il avait rêvé d'encens,
de calice et d'hostie. La guerre donna à son rêve la plus sublime
réalisation, il fut hostie et calice lui-même. Prêtre
et victime, il eut un trou d'obus pour autel, de la poudre comme encens ;
les canons sonnèrent sa Première et Dernière Messe
sanglante : « Introibo ad
altare Dei... »
Ce furent les anges, qui
l'entraînant dans la Céleste Jérusalem, boueux,
déchiqueté, exsangue, lui répondirent en chœur :
« ad Deum qui laetificat
juventutem meam ! »
Mais, parce que mourir en martyr c'est
continuer à vivre dans les mémoires et dans les coeurs, Marcq,
faiseur d'héroïsme, se survit dans la 2e.
Ayrole a l'oeil crevé en
défendant la tranchée Marcq... Il baptise son premier petit
garçon « Marc » ! Ainsi fait Philippe, ainsi
fait Lorillon, ainsi font tant d'autres...
VI. - UN JOUR QUELCONQUE
D'APRÈS-GUERRE
J'ai voulu revoir la Route où Marcq
a saigné, où tant d'hommes, à sa suite, se sont
allongés, tués.
Le soir tombait alangui, blême
comme une chose qui souffre. La terre sentait bon, pleine de hautes herbes et
de genêts d'or. Les Morts, peut-être, qui ont germé ?
Le vent était plaintif dans les
feuilles... Tintait une cloche, au ras des ruines, à Juvincourt,
tout près.
Je me suis assis sur un tronc
déchiqueté : c'est là, oui, je crois bien que c'est
là que mon Ami s'est adossé pour mourir. Longuement, j'ai
médité...
*
L'aiguille aimantée revient
toujours vers le Nord. Nous, les vrais de la guerre, nous aimons remonter au
Front. Mais en sommes-nous jamais redescendus ? Là, nous sommes
chez nous. Là, nous respirons large. Là, nous pouvons nous recharger
l'âme à fond. Les sentiments, l'émotion indicible des
heures merveilleuses et atroces ressuscitent.
Ah ! comme on voudrait que la
guerre pour être plus inutile, plus exécrable, plus maudite, ne
fit que du mal, rien que de la laideur et du mal. Mais la guerre - pourquoi
donc ? serait-ce pour qu'elle paraisse séduisante aux hommes de
l'arrière ? - la guerre a fait de la grandeur et de la
beauté !
Jamais on n'a su aussi pleinement,
aussi bien vivre dans ces
étranges pays du Front, parce que jamais on n'a su aimer aussi bien, aussi juste.
C'est le temps où le bon de l'homme est mis à nu -
où l'on a peur moins pour soi-même que pour les autres - où
l'on aime le bonheur étranger comme le sien propre. A commercer
familièrement chaque jour avec la mort sur le champ de bataille, on
apprend toute l'importance et la douceur enivrante de la vie. On devient
inapte au banal et aux petites méchancetés. La
générosité et l'héroïsme sont le pain
quotidien des hommes qui défendent leur mère, la terre
nourricière. C'est de ce pain que nous avons toujours faim.
*
Eh ! quoi, Méphisto, tu
ricanes ? Va ! nous haïssons quand même violemment la
guerre et ceux qui la provoquent ou ne savent point la prévenir (c'est
la seule haine qui soit sainte), comme nous haïssons l'incendie, et ceux qui
l'allument, si beaux soient les actes de sauvetage qui naissent des flammes.
Mais, la douleur nous a soudés les uns aux autres comme le feu d'une
forge les maillons d'une chaîne. Trois fois malheur aux impies qui la
voudraient briser cette chaîne, parce que c'est la chaîne de
l'amitié !
Ça, vois-tu, c'est le seul
butin de notre Victoire. Essayer seulement d'y toucher, c'est profaner
les os des Morts ! Car les Morts forment la chaîne avec nous : dans
tous les maillons, c'est le même sang qui frémit.
Arrière donc ! les
gâcheurs de victoire. Arrière ! les briseurs d'amitié.
*
Ne nous demande pas, Méphisto,
si nous sommes hommes de droite ou de gauche ? Ce sont mots
imbéciles et d'un autre âge, celui où les Français
ne savaient pas s'aimer. Pouah !
Quand durant des mois et des mois,
confondus dans le même soleil et la même boue, on a saigné
le même sang, hurlé la même douleur, protégé
les mêmes foyers avec la même âme et sauvé la
même terre, terra patria, on ne
peut plus être le jouet de ce qui est vain, insensé,
méprisable, contre le sol.
Le temps qui nous reste à
vivre, nous l'avons acheté trop cher pour le perdre dans la
médiocrité et la dispute. Nous ne voulons aimer et servir que les
choses qui en valent la peine.
Nous avons composé à la France
un visage nouveau, pur, plein d'ensorcellement. Nous ne permettrons
jamais à des vieillards lépreux et gangrenés de le venir
souiller !
*
Eh ! quoi, nous ont-ils jamais
demandé la couleur de nos opinions quand nous étions dans le
feu, allumé par leurs mains débiles ?
*
Va ! mon petit Marcq. Dors bien
doucement, à côté de tes amis, les prêtres, qui,
légions, sont morts comme toi, comme les autres, sac au dos. Autres
Christs, votre chair est le meilleur levain pour la terre de France ! Dors avec
tes gars, ceux des usines, ceux de la terre, les humbles, les petits, si
grands, si grands ! (car c'est vrai que la vraie grandeur se trouve seulement
chez les petits...)
Vous avez su obéir, usque ad mortem.
L'obéissance multiplie la personnalité humaine. L'Etat est
grand et fort où les citoyens savent obéir.
Vous avez su aimer, usque ad mortem.
Rien n'est plus formidable que l'amour. L'Etat est grand et invincible
où les citoyens savent s'aimer.
*
Nous vous aimons les Morts ! Nous
sommes vos gardiens. La magnificence vertigineuse de vos vertus discipline,
obéissance, amour, valeur morale, oubli de soi illumine les temps nouveaux.
A tous les démolisseurs, aux sans foi, aux sans patrie, nous imposerons
votre loi. La France comprend qu'elle n'a pas le droit de refuser le bonheur,
fait de votre chair et de vos miracles.
EPITAPHE
MARCQ !
Officier légendaire,
plus brave qu'un Chevalier de l'Ancien Temps
et qui avait su faire passer son héroïsme
dans le coeur de ses hommes.
Le 16 avril 1917,
électrisant sa compagnie,
l'a enlevée irrésistiblement
à l'assaut d'une position opiniâtrement
défendue.
Tombé la gorge ouverte
et la poitrine trouée,
a confié dans un râle à l'un de ses
officiers :
« Prends le
commandement de la compagnie et venge-moi ! »
S'est fait asseoir face aux Boches,
a refusé d'être emmené,
est mort comme Bayard sans peur ni reproche,
continuant de sa tombe à exalter la vaillance de sa
troupe.
Imprimerie de J. DUMOULIN, à Paris. 8
1925.