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Jean Pierre Léon BOURJADE
aviateur et missionnaire français
(82.Montauban, 25 mai 1889 - Papouasie-Nouvelle-Guinée, 22 octobre 1924)

Le père Bourjade avait rêvé d’être missionnaire… Il devient la terreur des Drachen, les dirigeables allemands d’observation, et termine dans la légende.
Le 12 septembre 1917, Guynemer est tué. Le 13, un sous-lieutenant de vingt-huit ans, Léon Bourjade, est affecté à l'escadrille des « Crocodiles », la N-152, basée à Corcieux, dans les Vosges. Suivant la tradition des courses olympiques, mais mystérieusement, une main vient de lui passer le flambeau. Né dans une très catholique famille de Montauban, le jeune Léon, dès l'enfance, a ressenti l'appel d'une vocation religieuse. Puis il a rêvé de devenir missionnaire en Papouasie. Après des études au petit séminaire de sa ville natale, puis au noviciat des pères missionnaires du Sacré-Cœur d'Issoudun, il a, en 1910, prononcé les trois voeux de religion, et effectué son service militaire à Toulouse, au 23e d'artillerie. Il n'a pas réussi à obtenir son baccalauréat, et, au régiment, il a été ainsi noté : « Peut faire, à la rigueur, un brigadier de pièce » — un à la rigueur qui fera plus tard bien rire dans les popotes d'escadrilles... Car la guerre a révélé, chez ce jeune religieux, d'éminentes qualités. Très tôt, il a été promu sous-officier, puis sous-lieutenant, après avoir suivi un stage d'artillerie de tranchées. C'est sur sa demande — grâce à l'appui de son oncle, le général d'Amade — qu'il a été affecté dans l'aviation. Après une formation de cinq mois, à Avord, dans le Cher, puis à Pau, il a été breveté pilote. La vie militaire n'a nullement effacé en lui le religieux. Grand lecteur de l'Histoire d'une âme, il éprouve à l'égard de sainte Thérèse de l'Enfant Jésus une profonde vénération. Il écrit à la mère supérieure du carmel de Lisieux : « J'ai la ferme résolution de faire tout mon possible pour rendre à sœur Thérèse toute la gloire qui me reviendra de mes combats, si du moins le Bon Dieu permet que j'en aie beaucoup. » Grâce à un cadre d'aluminium que lui fabrique son mécanicien — très vite devenu un ami — une photo de la petite carmélite peut être fixée, extérieurement, sur la carlingue de son Nieuport. En décembre 1917, pilotant cet avion à 4 000 mètres au-dessus de Raon-l'Etape, il livre son premier combat, et réussit à mettre en fuite son adversaire. Le 27 mars, près de Gérardmer, il poursuit de nouveau un avion ennemi qui réussit à s'enfuir, et, au retour, il aperçoit un Drachen, un de ces ballons d'observation allemands qui le surveillaient, du temps où il commandait une section de crapouillots, et qui repéraient sa position pour la faire arroser d'obus. Il pique sur cette « saucisse », il la mitraille, et, tandis qu'elle commence à brûler, l'observateur saute en parachute. Bourjade écrira dans son carnet : « Deux ans de séjour aux tranchées comme crapouilleur m'avaient laissé des Drachen un souvenir si désagréable que le jour où je vis s'effondrer en flammes ma première victime, ce fut pour moi mieux qu'une victoire : une revanche. » Le 3 avril, les 3 et 11 mai, il incendie trois autres saucisses. Contrairement à ce qu'on peut penser, c'est une opération qui exige beaucoup de courage. La cible, en raison de ses dimensions, peut paraître facile. Mais il faut compter avec les équipes au sol, promptes à manoeuvrer le ballon à la moindre alerte, et surtout avec la D.C.A., dont les dizaines de tubes se dressent tout autour du Drachen : tir violent, précis, véritable rempart tous azimuts faisant jaillir, un rideau de feu pour isoler l'objectif, tir autrement efficace que celui des gros calibres qui cherchent à encadrer un appareil à haute altitude. Bourjade, formé à l'acrobatie aérienne par l'école de Pau, a mis sa tactique au point. Après être monté à 3 000 mètres, il descend en piqué, avec un prodigieux sang-froid, parfois jusqu'à moins de 300 mètres ; il ne redresse son appareil et ne reprend de l'altitude, le plus promptement possible, qu'une fois l'objectif touché. Tandis que se déchaîne l'offensive allemande du printemps 1918, la N-152 est mise à la disposition de l'armée Gouraud, sur le front de Champagne. Bourjade, pilotant un Spad 7, qui peut dépasser les 200 kilomètres à l'heure, détruit ses cinquième et sixième Drachen, les 25 et 28 juin. Au-dessus de Tahure, le 29, rencontrant tout à coup plusieurs avions allemands, il réussit à en abattre un — c'est sa septième victoire — et à rentrer à bon port. Du 1er au 19 juillet, son carnet de vol porte chaque jour la mention : « J'attaque. » Chacun de ses retours donne lieu à un attroupement : tous les « rampants » de la base viennent compter le nombre de balles ou d'éclats qui ont frappé l'appareil de celui qu'ils appellent le « grilleur de saucisses ». Contre celles-ci, il use toujours de la même tactique. Elle exige un coeur et des nerfs à toute épreuve, capables de résister aux secousses que provoquent ces piqués vertigineux. Bourjade, pourtant solide, en est épuisé, et doit demeurer longtemps allongé entre ses sorties. Mais à peine se sent-il dispos qu'il repart au combat. Le 15 juillet, à 7 heures du matin, il incendie quatre saucisses en moins de cinq minutes. Le 17, une de plus, et il échappe de justesse à deux Fokker. Le 18, il détruit encore une saucisse ; de nouveau poursuivi par la chasse allemande, il rentre blessé au bras gauche par une balle de mitrailleuse. Après un séjour à l'hôpital, il rejoint, le 27 août, sa chère N-152 dans le secteur de l'armée Degoutte, près de Soissons. Dès le 30, nouvelle victoire : encore une saucisse qui s'effondre en flammes. Il en est de même les 1er et 4 septembre ; et c'est un doublé le 15, grâce à un Spad 13 à deux mitrailleuses, plus rapide que le Spad 7. Bourjade compte alors dix-neuf victoires homologuées. A sa croix de guerre « à rallonge », il a ajouté celle de la Légion d'honneur. Il est nommé lieutenant, et célèbre cette promotion par une véritable série de victoires : deux saucisses le 1er octobre, d'autres les 4, 8, 25, 26 et 29 du même mois. Lorsqu'il apprend l'armistice, le 11 novembre au matin, il s'exclame : « Alors ! cette folie d'attaquer un Drachen défendu par vingt mitrailleuses ! je n'aurai plus à la faire ! »
Avec soixante-sept combats, trois cent quatre-vingt-dix-huit heures cinquante de vol, quatorze citations, trente-deux victoires remportées en huit mois, Bourjarde se trouve classé en 4e du palmarès des as survivants, juste derrière Fonck, Nungesser et Madon. Des constructeurs d'avion lui offrent un pont d'or, pour des essais de prototypes. Mais il demeure fidèle à sa vocation. En pèlerinage à Lisieux, il dit, devant la cellule de sainte Thérèse : « Je serai pauvre comme elle, dénué de tout comme elle. » Il tient parole. Ordonné prêtre le 26 juillet 1921, il quitte la France pour la Papouasie. Revêtu de la robe de missionnaire, il y déploie cette même énergie et cette même abnégation dont il avait fait preuve sous l'uniforme. Le climat et les fièvres ne tardent pas à avoir raison de lui. Il meurt le 22 août 1924, à l'âge de trente-cinq ans.
Un carnet de vol éloquent
La popularité et l'originalité de ce religieux combattant étaient telles qu'il avait fini par avoir sa légende. On l'appelait l'« as-abbé ». On disait qu'il était père blanc. On racontait qu'au combat, il pilotait avec les genoux et tirait de la main gauche tandis que de la droite, il donnait une dernière bénédiction à son adversaire — affabulation évidente : Bourjade n'était pas encore prêtre. On racontait qu'il ne s'était spécialisé dans la destruction des Drachen que parce que l'observateur pouvait toujours sauver sa vie en sautant en parachute. En fait, Bourjade n'éprouvait ni scrupules, ni complexes. Son carnet de vol, à cet égard, est éloquent. On constate qu'il ne s'attaque pas seulement aux ballons d'observation. On y lit que, le 16 juin 1918, il s'en prend à un monoplace ; le 27, à sept monoplaces, puis à deux biplaces ; le 3 juillet, à un biplace — cent cartouches sont tirées, sans résultat, contre les deux Allemands, qui opposent une « défense farouche » — ; le 5, à un autre biplace ; le 16, à six D VII, et ainsi de suite. Bourjade faisait son devoir, sans fausse honte. Il aurait pu adopter la devise de Blaise du Monluc : « Dieu pour guide, le fer pour compagnon. »
René Pillorget

Voici, avec son chien mascotte et le "crocodile" symbole, l'escadrille N 152 de Léon Bourjade (entouré)