S. M. ALBERT
Roi des Belges

La Reine des Belges et sa fille, la princesse
Marie-José. (Photographie spécialement prise pour les « Lectures pour Tous »
par M. Boute, photographe de la Cour.)

Au Palais Royal de Bruxelles, le souverain dans son cabinet de travail. (Cliché Boute)
Au mois de juillet dernier, les souverains de Belgique faisaient à la France, suivant l'heureuse expression de S. M. Albert, « une visite de bons voisins ». Et l'on sentait en effet, tout au long des discours officiels et des manifestations protocolaires, un accent de chaleureuse et comme intime sympathie : ce n'était pas à des hôtes « étrangers » que s'adressait l'hommage à la fois solennel et populaire de Paris. Le roi se plaisait à le constater, en rappelant à l'Elysée, en un toast charmant, le nombre et la force des liens qui unissent la Belgique à la France. Il suffisait de voir, à Longchamp, le jeune souverain saluer notre armée avec une émotion sincère, de le retrouver aussi familièrement à l'aise à Versailles qu'à l'Hôtel de Ville où à l'Opéra, pour comprendre la communauté d'intérêts et de sentiments qui rapproche les peuples belge et français.

Le roi Albert et la reine Elisabeth se rendant en voiture
à une cérémonie officielle. (Cliché Chusseau-Flaviens)
SÉVÈRE APPRENTISSAGE DU MÉTIER DE ROI
C'est une figure singulièrement attachante que celle de ce jeune roi qui arrive au trône après une préparation si noblement laborieuse, et avec une si belle conscience de son devoir royal.
Pendant dix-huit ans, il fut l'héritier présomptif de Léopold II, dont le seul fils, le comte de Hainaut, était mort en 1869. La couronne devait alors passer au frère de Léopold II, le comte de Flandre, qui voulait lui-même la transmettre à son fils aîné, le prince Baudouin. Celui-ci étant mort en 1891, le prince Albert, second fils du comte de Flandre, petit-fils de Louis-Philippe, est dès lors désigné pour le trône.
A cette époque, le futur roi — il n'a pas seize ans — vient tout juste d'entrer à l'école militaire après une solide instruction qui lui a été donnée à la fois en français, en anglais et en allemand et d'abord en flamand. Signe particulier : il a pour tout ce qui est construction mécanique un goût prononcé ; la grande récompense qu'il sollicite de ses précepteurs est de quitter entre deux leçons le Palais Royal pour aller contempler des locomotives à la gare voisine. Un peu plus tard, la descente aux machines des paquebots sera l'une de ses curiosités favorites. « Si Albert ne devait pas régner, il se tirerait toujours d'affaire comme ingénieur », disait volontiers Léopold II. En attendant, le prince se tire très bien d'affaire comme officier.
Car il sort de l'école militaire, avec le numéro 4, conquis par son mérite, sans que la moindre faveur ou dispense ait été permise à ses chefs. Nommé sous-lieutenant, puis lieutenant aux grenadiers, il atteint l’âge du tirage au sort. Or la loi belge prescrit que tout citoyen, même présent sous les drapeaux, doit participer à cette opération. Et il en fut du prince Albert de Belgique comme de n'importe lequel entre ses sujets : il « tira au sort » le 28 février 1905 à l'hôtel de ville de Bruxelles ou plutôt ce fut l'échevin Steens qui tira pour lui et lui amena le numéro 2085.
Tout en faisant avec zèle son service — on le voit un soir quitter une réception à la cour pour rejoindre au quartier ses troupes consignées — le prince Albert poursuit des études scientifiques et philosophiques : critique militaire très écouté, il fait preuve d'une facilité de parole qui devient vite populaire. Puis commence une longue série de voyages d'études en Europe, aux Etats-Unis, enfin au Congo. Partout le prince veut tout voir, et, autant que possible, tout faire. En 1897, au cours d'une visite à Seraing, il revêt le costume de mineur, descend dans une houillère et abat le charbon ; il mène les machines aux usines et le labour aux champs ; il discourt aux académies et il travaille aux ateliers ; de chaque séjour à l'étranger, il rapporte toute une bibliothèque de notes, de croquis et de statistiques.

La reine Elisabeth donnant au jeune prince Charles sa
première leçon de bicyclette. (Cliché Chusseau-Flaviens)
POUR DÉPISTER LES CURIEUX
Au cours de ce studieux tourisme, le grand souci du prince est de n'être pas reconnu. Il a mené pendant quinze ans une véritable campagne contre le protocole et la curiosité : il y fit preuve d'une imagination pittoresque. Son aide de camp, un colonel à l'aspect respectable, a la consigne de toujours passer avant lui ; au restaurant, le colonel est servi le premier. Ainsi, de temps à autre, le prince parvient à passer pour un jeune homme sans importance. A Oxford, pour échapper aux hourras quotidiens des étudiants, il arbore des lunettes bleues, et ne sort qu'avec un paquet de livres sous le bras. Mais parfois aussi le protocole se venge. Le prince Albert dut un jour prendre le train à Potsdam : il arrive à la gare un peu avant l'heure, prend son billet, s'installe sans autrement s'arrêter à l'aspect inhabituel des quais où se déroule un tapis rutilant entre deux files d'employés gantés de blanc. Cependant un quart d'heure passe, puis une demi-heure. Agacé, le prince se lève et s'informe auprès du chef de gare : « Comment voulez-vous qu'on parte ? s'écrie ce fonctionnaire. Vous voyez bien qu'on attend le prince Albert de Belgique ! »

Séance de photographie en famille. (Cliché Chusseau-Flaviens)
VIE FAMILIALE D'UN COUPLE PRINCIER
S. M. Albert a épousé, le 2 octobre 1900, à Munich, la duchesse Élisabeth de Bavière, petite-nièce d'Eugène de Beauharnais, fils de l'impératrice Joséphine. Ce fut un charmant roman d'amour que ce mariage, sans rien de diplomatique ni de protocolaire. Tout de suite la princesse Elisabeth conquit le peuple belge. Le jour de son arrivée à Bruxelles, le 6 octobre, ce fut un enthousiasme inouï. Par sa grâce juvénile, le charme de son joli et cordial sourire, la future reine avait séduit les Bruxellois. Très émue par les acclamations qui la saluaient au sortir de la gare, elle s'appuyait au bras du roi Léopold, et les vivats redoublèrent quand ce dernier, gagné par l'enthousiasme, la présenta d'un geste à la foule.
Refusant le palais que leur offre Léopold II, les jeunes époux s'installent alors dans un simple hôtel bourgeois, situé rue de la Science, et pendant neuf ans ils mènent là une vie toute familiale, vouée à l'éducation de leurs trois enfants, le prince Léopold, maintenant héritier présomptif, le prince Charles et la princesse Marie-José.
C'est appuyé sur ce passé de labeur et de simplicité que, le 29 décembre 1909, S. M. Albert faisait à Bruxelles, suivant la jolie formule officielle, sa « joyeuse entrée ». Et il y avait tant de franchise et de jeunesse sous l'émotion grave du roi, tant de confiance et d'espoir dans l'élan de la foule vers le nouveau souverain, qu'en dépit des crêpes endeuillant la ville, c'était bien, en vérité, une « joyeuse entrée ».

Sur le perron du château de Laeken. La reine Elisabeth
entourée de ses enfants : le prince héritier Léopold, le prince Charles et
la princesse Marie-José. (Cliché Boute)
LES SOUVERAINS BELGES CHEZ EUX
Il est assez difficile de pénétrer dans l'intimité des rois. Pour les souverains de Belgique, on peut se représenter à peu de chose près leur existence d'aujourd'hui d'après celle qu'ils menaient alors qu'ils n'étaient encore qu'altesses royales. Levé dès six heures du matin, le roi a lu avant tout le monde les journaux quotidiens. A sept heures et demie, petit déjeuner pris en tête-à-tête par les souverains. A huit heures et demie, après avoir embrassé ses enfants, le roi s'installe à son bureau et se met au travail. Pendant ce temps-là, la reine préside à la toilette des petits princes, puis elle consacre une heure à son violon, dont elle joue en grande artiste.
Vers onze heures, le roi Albert monte à cheval et fait une promenade en compagnie de ses aides de camp, le général Jungbluth et le colonel Du Roy de Blicquy. A midi et demi, le grand déjeuner réunit de nouveau les souverains. L'après-midi, le roi se remet au travail. Cependant la reine suit de très près les leçons données aux princes et à la princesse, et il n'est pas jusqu'à leurs jeux sûr lesquels elle ne veille constamment ; il n'est pas rare de voir dans une allée du parc du palais la reine Élisabeth soutenant la machine sur laquelle le prince Charles, cycliste encore novice, essaie de se tenir en équilibre. Les souverains, au reste, se sont toujours efforcés d'inculquer à leurs enfants les idées de simplicité qui les caractérisent eux-mêmes. Dans l'hôtel de la rue de la Science, c'est à peine si les petits princes connurent la haute destinée à laquelle ils étaient réservés. En apprenant la mort de son grand‑oncle, le petit prince Léopold, naïvement, demanda :
« Alors qui donc va être roi maintenant ? »
Avec ses enfants, les pauvres et les malades sont la grande préoccupation de la reine Elisabeth. Pas d'après-midi qui ne soit marqué par quelque visite aux hôpitaux ou aux œuvres de bienfaisance, particulièrement à celles créées pour la protection de l'enfance : l’ « Œuvre du grand air pour les petits », celle des « Enfants martyrs » et « la Ligue nationale contre la tuberculose ».
Aussi précieusement employée, la journée passe vite. Si le temps le permet, vers 5 heures et demie les souverains font une promenade en voiture ou en automobile au bois de la Cambre ou à Tervruren : le roi est un « chauffeur » de premier ordre. A 7 heures, a lieu le dîner, auquel sont fréquemment invités des personnages marquant dans les arts ou les sciences. A 10 heures, les souverains rentrent dans leurs appartements.

Un alpiniste royal. – Le prince Albert de Belgique et
ses guides. (Cliché Chusseau-Flaviens) — Au bois de
la Cambre : le roi et la reine (alors prince et princesse de Belgique)
faisant une promenade à cheval.
UNE AUDIENCE ROYALE AU PALAIS DE BRUXELLES
C'est au Palais Royal de Bruxelles où se déroule cette existence ennemie du cérémonial, que Sa Majesté Albert, avant son départ pour Paris, voulut bien nous accorder la rare faveur d'une audience.
Nulle demeure royale n'est d'un accès aussi confiant ; un seul factionnaire à la grille du parc, libre de toute surveillance. Dans les vastes galeries qui mènent au cabinet du roi, quelques laquais en livrée rouge rayée d'un crêpe ; pas un garde, pas un soldat. Une brève présentation au seuil du cabinet royal, et tout de suite la parfaite bonne grâce et l'esprit personnel du souverain s'imposent avec une souriante aisance.
Le roi s'est dressé derrière sa table de travail — une table de vrai travail où, entre les rapports, les cartes et les revues sérieuses, les portraits de la reine et des princes mettent seuls une note intime. La haute et svelte stature du roi, d'une élégance sobre dans sa redingote noire, domine la pièce, vaste et très claire, ornée de quelques bons tableaux d'histoire. C'est ici, plus encore que dans le décor des solennités publiques, l'extrême jeunesse du souverain qui est une surprise : il faut un effort pour croire aux trente-cinq ans que lui attribue le Gotha. L'allure et le geste ont, dans leur simplicité, une dignité très sûre. C'est avant tout l'incomparable franchise du regard et la souplesse d'une parole abondante et précise qui retiennent la sympathie.
Avec une délicate amabilité, le roi, prévenant tout remerciement, fait l'éloge des revues françaises, dont plusieurs s'ouvrent sur sa table, et donne cette exacte définition des Lectures pour Tous :
« C'est, n'est-ce pas, la synthèse de toute l'actualité ; on reconnaît l'esprit français à cette facilité et aussi cette exactitude qui permettent de traiter pour ainsi dire simultanément les questions les plus diverses. Aussi je goûte beaucoup la lecture de vos revues : j'y trouve les caractères originaux de votre esprit national appliqués à l'expression de toute la vie intellectuelle et scientifique ; ce n'est jamais du temps perdu, surtout quand il s'agit des hommes et des choses de la Belgique… Au surplus, dès qu'il est question de littérature, on a souvent peine à maintenir une distinction entre la France et la Belgique beaucoup de nos meilleurs écrivains font en France une brillante carrière ; il est logique qu'ils aillent chercher à Paris cette sympathie que vous accordez toujours au vrai talent… D'ailleurs, Paris… »
Le roi hésite un instant, comme pour fixer d'un trait sa pensée ; puis, nettement, la résume en cette jolie définition : « Paris fait nécessairement partie de l'éducation d'un homme de goût ».
SOUVENIRS ET IMPRESSIONS PERSONNELLES
Comme je demande au roi de bien vouloir préciser quelques-uns de ses souvenirs de France :
« Rentrons dans l'actualité du jour, répond-il gaîment, parlons de la conquête de l'air. J'ai pris le plus vif intérêt à mon séjour à Reims pendant la grande quinzaine d'aviation de l'année dernière. Je sais bien que, depuis, les Français ont volé plus haut, plus loin et plus vite, mais je ne puis oublier l'impression profonde produite par les premiers succès de vos hommes volants, dont je suivais le hardi progrès avec admiration — et aussi avec envie… Quelle belle et noble spécialité française ! J'ai eu plusieurs occasions d'apprécier personnellement la virtuosité de vos pilotes. J'ai fait en France plusieurs ascensions, dont une en dirigeable....
Et comme je demande au roi s'il a fait l'expérience des monoplans ou des biplans, il me répond, avec un accent de regret :
« Pas encore : les aviateurs emmènent si rarement des passagers et j'ai si peu le temps d'être aviateur ! »

Jeux d’enfants royaux : les princes Léopold et
Charles à leur établi de menuisier. — La reine, qui est une violoniste émérite,
guidant les premières études de son fils aîné. (Cliché Chusseau-Flaviens)
LES IDÉES COLONIALES DE S. M. ALBERT Ier
L'occasion est trop belle de demander à S. M. Albert quelques souvenirs de son voyage en Afrique qui, d'une minutieuse visite au Congo belge, l'amena à nos colonies françaises. Avec chaleur, le roi déclare :
« J'ai traversé vos établissements français avec beaucoup de plaisir et de profit. Vous avez au Congo et surtout au Sénégal de très beaux centres coloniaux : j'ai été très frappé du développement de Dakar. D'une manière générale, j'admirai beaucoup l'initiative pratique de vos officiers et de vos administrateurs coloniaux. La civilisation de l'Afrique leur doit beaucoup.
« Dans cette œuvre de civilisation, nous avons une large part. Pour mettre un peu d’ordre et de paix dans notre domaine congolais, nos officiers et nos soldats déployèrent aussi des qualités d'initiative, d'endurance et de courage vraiment admirables, auxquelles on ne rendra jamais assez hommage. Ce furent des Belges, officiers et sous-officiers sortis de nos régiments, qui portèrent les coups décisifs à la puissance des négriers arabes.
« Actuellement nous avons là-bas des fonctionnaires excellents, que j'ai vus à l'œuvre, qui appliqueront sagement les réformes en voie d'exécution.
« Car on colonise de nos jours, non pas comme autrefois en emportant des armes, des liqueurs, et en exploitant un pays à outrance, mais en introduisant dans les contrées reculées et primitives des mœurs plus dignes, sanctionnées par la morale chrétienne, en y répandant les découvertes de la science et les merveilles de la technique moderne. Un peuple colonisateur qui comprend ses vrais intérêts a souci avant tout du bien-être des populations soumises à sa tutelle… »
En six mois de règne, S. M Albert a su trouver l'occasion de s'affirmer et de conquérir toutes les sympathies. Une profonde connaissance de tous les grands sujets qui, à l'heure actuelle, sollicitent l'attention des clefs d'État, et le désir « d'aboutir » dans tout ce qu'il conçoit et entreprend, c'est aussi bien ce qui caractérise le nouveau roi des Belges.
De même l'attention passionnée, avide, un peu inquiète, dirait-on, c'est cela surtout qui caractérise la jeune souveraine, ce que dit toujours le regard interrogateur de ses yeux bleus. Ce regard, ceux qui l'ont soutenu ne l'oublient pas. C'est par lui que la reine a conquis la sympathie très vive de la foule et le respect des esprits les moins royalistes.
Il n'y a, dans ce regard, ni majesté orgueilleuse, ni frivolité. Rien qu'une immense sollicitude, une vaste curiosité bienveillante et un élan vers l'action — avec un peu de crainte : celle de rencontrer de l'insoluble, de devoir reconnaître l'impuissance de l'ardente bonne volonté d'une reine.
Ce regard, dont le sourire tremble un peu, c'est celui de la fille du prince oculiste, de ce duc Charles-Théodore qui se pencha sur tant de détresses humaines. Il veut tout voir : les misères à soulager, la justice à servir, et tout ce que la pensée humaine, dans les livres, dans l'art, constate, propose ou espère.
C'est le regard d'une femme supérieure, mais très femme par l'émotion et par le rêve, d'une femme qui sait qu'il faut mériter d'être reine, et que c'est très difficile, bien plus difficile aujourd'hui qu'hier ; mais il y a dans ces yeux fermes et avides une très robuste volonté : celle qui donne l'idée du devoir, de la mission, et que stimule la conscience d'être deux.
Car le couple royal est très uni, on le sait. Et c'est encore une des raisons de la popularité qui grandit autour du roi et de la reine. On les voit ensemble presque toujours.
Ajoutons que, en une heure de causerie, on reconnaît chez le roi non seulement un esprit empreint d'une forte originalité, mais encore une volonté personnelle, un caractère, un homme. Au cours de son séjour à Paris, S. M. Albert surprit ses hôtes par la netteté de ses impressions et la précision parfaite des conclusions pratiques qu'il se plaisait à tirer de ses visites militaires, politiques et artistiques : « On voit, disait un de nos ministres, que c'est un roi qui opère lui-même ». Et l'homme d'Etat français ajoutait : « Il sait si bien ce qu'il veut faire qu'on peut être assuré qu'il le fera. »
X….

A la plage de La Panne : les petits princes sur
le sable. (Cliché Boute)
(Lectures pour Tous, Hachette, septembre 1910)